Septembre 2026
De la coïncidence : quand la littérature trouble le lien
Texte de présentation
Attraper la chance heureuse
C’est au détour d’un regard que se dévoilent ses signes, ceux qui nous offrent l’impression d’avoir été les témoins du bon moment. Quand elle se présente, la coïncidence s’accompagne de l’ambivalente impression d’une adresse privilégiée. Le réel nous aura dévoilé les signes incertains qu’il nous faudrait dès lors prendre en charge, comme la récompense d’une attention savamment dirigée. Posée dans sa contradiction, entre la surprise du sens aperçu et la fragilité du hasard qui l’inaugure, elle ouvre tour à tour l’occasion d’une parole à partager – car la coïncidence est faite pour être racontée –, ou se clôt plutôt d’insignifiance lorsqu’exprimée sous la forme du « ce n’était qu’une coïncidence ». Formée par l’enthousiasme de la lecture comme par l’aveu de sa non-scientificité, elle prend la forme de l’irrationnel qui met la pensée en marche.
Le colloque De la coïncidence : quand la littérature trouble le lien souhaitait souligner la nature à la fois transformatrice et éminemment fragile de la coïncidence, en insistant sur ses apparitions littéraires. Comment déployer la potentialité propre au hasard à même la forme fixe du texte? La coïncidence s’avère-t-elle une analogie adéquate pour réfléchir à nos pratiques de lecture et d’interprétation, elles aussi définies par le doute vacillant entre la certitude d’une signification empoignée et l’évidence de ses indéterminations?
En critiquant la pathologisation d’une « perception des connexions entre objets aléatoires ou déliés » (2016, 3), l’anthropologue Susan Lepselter propose d’interroger le caractère arbitraire de ce qu’on désigne comme un non-sens ou un hasard:« Who decides what is really related or unrelated? Who defines whether the relations between objects—or between events, or between spectacles of dominance across various contexts— are random and arbitrary? » (3-4) Car plus largement, hors du pur domaine de la chance, la coïncidence propose de recartographier nos associations usuelles du lié et du délié. Comme l’écrit Sara Ahmed, « [to] “co-incide” suggests how different things happen at the same moment, a happening which brings things near to other things, whereby the nearness shapes the shape of each thing. » (2006, 39) Observer ce qui coïncide implique donc de réfléchir sérieusement à la simultanéité d’événements apparemment non communicants, et de tenter de réduire la mesure de la distance qui voudrait les séparer. C’est à une pensée relationnelle qu’invite la coïncidence, en écho aux écrits de Glissant qui proposaient que « La Relation ne peut pas être “prouvée”, parce que sa totalité n’est pas approchable – mais imaginée, concevable par déport de pensée. » (1990, 188) Penser la coïncidence, tel que le proposent les textes de ce numéro, permet alors d’investir sa tension constitutive, d’habiter la filiation de ses liaisons et de ses lectures qu’invite son observation des formes cooccurrentes.
Samuel Desmeules articule d’abord une lecture de la temporalité nocturne chez Michaux, en ce qu’elle se fait la scène d’une indétermination poétique idéalisée. La nuit se présente comme l’occasion d’une mise en scène insistant sur la densité renouvelée des liens, du refus d’un langage linéaire et d’une souplesse des significations indéterminées.
À travers une lecture de L’homme jasmin : impressions d’une malade mentale d’Unica Zürn, Laurent McDuff propose quant à lui une réflexion autour de la notion de kairos (« le moment opportun »), tel qu’il est mis en pratique par la protagoniste de Zürn. Pour celle-ci, l’observation et la traque de l’instant au cours duquel apparaît le sens s’inscrit en contrepoint du diagnostic psychiatrique, de ses occlusions pathologiques et de sa nette démarcation du réel et de l’irréel. L’observation de la coïncidence prend la forme d’une pratique d’existence qui permet de réintégrer un réel par la voie de la démesure.
Carl Pelletier invite à examiner la conception de la dramatisation chez Bataille. Par une lecture de L’expérience intérieure se déploie un refus de l’assurance d’une connaissance discursive, au profit d’une ouverture mystique qui emprunte la voie de la théâtralité pour concevoir la fluidité (et les fluides) investie dans le désir du non-savoir.
À ces trois études de cas qui découlent des communications accueillies durant le colloque s’ajoute une série de poèmes. Ce florilège poétique de la coïncidence était l’occasion de relancer la question du hasard et de ses formes d’interprétation sous l’angle des pratiques d’écriture, et de donner une forme littéraire à des interrogations soulevées lors d’une table ronde à laquelle avaient participé Oana Avasilichioai, Nelly Desmarais et Maude Pilon. Aux côtés de textes inédits rédigés par ces deux dernières s’ajoutent les poèmes de trois autres auteur·ices, Camille Bernier, Foster Gareau et Miriam Sbih, venant ainsi boucler le réseau coïncidentiel de ces praticien·nes du hasard et de la traque des signes.
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Bibliographie
- Ahmed, Sara. Queer Phenomenology. Durham : Duke University Press. 2006.
- Glissant, Édouard. Poétique de la relation. Paris : Gallimard. 1990.
- Lepselter, Susan. The Resonance of Unseen Things. Ann Arbor : University of Michigan Press. 2016.
- Image de couverture
- Photograph of a family group with two ‘spirits’, thought to have been taken by William Hope in about 1920. Science Museum Group Collection
- Éditeur·rice(s)
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- Thomas Filteau
- Révision
- L’équipe de Post-Scriptum
- Mise en ligne
- L’équipe de Post-Scriptum