Sans titre (strates creuses du livre À midi, une joie)
Septembre 2026
À midi, une joie a paru aux Herbes rouges, à Montréal, en mai 2024. Dans une perspective archéologique, je redécouvre, dans des versions antérieures, des strates de mon travail d’écrire ce livre.
C’est présenté comme si je faisais des liens, comme si j’omettais de nommer tout ce que je lie. C’est pensé pour retirer les moyens de suivre, comme si j’entassais soigneusement des débris, on ne sait jamais à quoi ça pourra servir. C’est comme si les retailles, les éclats, les brisures contenaient une force, mais non. Tous les matériaux de cette pensée sont périssables. On a la langue de nos ruptures.
Dans le miroir, je distingue sur ces lèvres la forme de syllabes, sans plus, ce qui s’entend comme une chansonnette laide. Je distingue très clairement le logement buccal pour ma question silencieuse que me veut-, que me veut-on ? C’est ce que je remarque; le reflet d’une parole écartée de moi. Je devrais être en train de répondre à une injonction extérieure, mais je regarde ces lèvres venues par les mots auxquels j’ai donné un visage, et je me sais ailleurs qu’à l’extérieur. Bien sûr que la réponse se trouve précisément au-delà des forces.
Il me reste l’envie extraordinaire d’enrayer d’autres bouches par le fait de l’atténuation de tous mes sens dessous l’être. L’être, jamais, n’apparaît. Il est plutôt tiré dans la nuit. En plus, qu’a à voir le métal avec le projet de redéfinir la force ? Une langue qui touche le métal froid y colle.
Et manger très peu importe beaucoup, se maintenir faible importe beaucoup.
Il y a des conditions essentielles à l’entretien de la voix atténuée, car on me remarque mieux à l’ombre de moi. Ce qui s’entend comme une chansonnette laide, tant que je coupe les protéines et tant que le texte anémique prend appui sur la vie, je cite pour me reposer.
« L’outil donnait un trou et une forme. » (Simone Weil, Journal d’usine, 1935). Donner un trou crée une forme vide. Qui raconte le travail de l’outil, qui travaille à l’aide ? La forme séduit me semble être une traduction acceptable, et plus que ça, au moins un accomplissement de la voix passive qui avait écrit « form is seductive » (Lee Lozano, Form & Content, 1971). La voix active manifeste un amour entier à son origine passive.
Je cherche une cible — attention, l’attraction n’est pas la recherche — à l’intérieur du corps, je cherche une cible, le corps que j’ai. On est attiré·e mais le soleil a plusieurs clartés. Si j’étais honnête, je dirais que j’étends les tissus mouillés sous les néons.
Je sais maintenant qu’un pronom est étroitement lié à un poumon. Quand je relis je sais maintenant qu’un pronom est étroitement lié à un poumon, je me souviens parfaitement de la phrase de Monique : « Le projet était de travailler autour de ce que j’appellerai un poumon indéfini » (Monique Wittig, Le chantier littéraire, 2010). Je jure que pronom imprégnait son reflet, de la page à ma rétine, puis montrait clairement poumon sur mes lèvres.
Il y a de nombreuses clartés au seuil de la nuit. Il y a l’aube. Mais l’aube n’est pas encore l’aurore.
Un événement similaire s’est produit à la lecture de la biographie d’Edgar entré en transe. Une fois qu’Edgar établit la connexion avec le corps mal d’une personne à soigner, il annonce « we have the body » (Thomas Sugrue, There is a River, The Story of Edgar Cayce, 1942). Si un corps se laisse lire, c’est sans pour autant livrer la clé de sa guérison. Et moi, j’avais compris cette idée, on a le corps pour une langue faible, j’avais compris comme à travers ma compréhension, grâce à la faiblesse. Cette dernière phrase, qui formule malheureusement avec une force relative ce qui s’est produit à travers ma compréhension montre qu’il est trop tard – toute force montre qu’il est trop tard – pour expliquer ce qui s’est vraiment passé. On voit super bien, par le texte, de l’autre côté.
Finalement, tout ce que je veux dire, c’est qu’il me semble apparaître, exactement dans le battement entre un lien établi et un lien défait, il me semble apparaître là l’aspect des savoirs au seuil de plusieurs clartés, chacune nommée du seul nom clarté. Entre l’ornithologie et l’ornithomancie, rien n’est endommagé. Mais ni l’ornithologue ni le devin ne planifie sa rencontre avec l’oiseau. On a tellement l’oiseau.