Présentation de Sara Danièle BÉLANGER-MICHAUD

Les figures du raté ne sont pas rares en littérature : qu’on pense à l’Oblomov de Gontcharov, à l’homme du sous-sol de Dostoïevski, au Bartleby de Melville ou aux personnages de Maupassant, de Bernhard, de Vila-Matas ou de Coetzee. Mais cette figure n’est pas seulement l’apanage de certains personnages de romans, elle peut être étroitement ou vaguement liée à l’image d’écrivains qui, même s’ils ont connu le succès (de manière posthume parfois), ne sont pas arrivés à se débarrasser de cette impression d’échec général. Plusieurs noms viennent en tête : entre autres, Kierkegaard, Kafka, Benjamin, Cioran. En allant au-delà du simple stéréotype du personnage indolent ou de l’écrivain torturé, on peut croire que derrière ces différentes postures de ratage se cache un certain refus d’adhérer au monde et à ses institutions – qu’il s’agisse des institutions du savoir, des institutions religieuses ou d’événements « normaux » de l’existence, tels que le travail, le mariage, la procréation, etc.

Qu’on s’intéresse aux personnages ou aux écrivains eux-mêmes, comment appréhender cette figure du raté en lien avec la question de l’écriture qui apparaît comme une mise en scène de ces ratages ? Parce que le ratage est souvent l’objet d’une esthétisation – voire d’une dramatisation dans certains cas – qui met en question le rôle du littéraire dans ce besoin de représenter le raté ou de se représenter en raté. Qu’est-ce qui fait de l’échec une entreprise littéraire, ou comment est-il lié à la création en général ? Qu’est-ce que le raté, par sa négativité même, dit du monde en tentant de s’en désinscrire ? Ce numéro se propose d’explorer, en prenant en compte les spécificités du médium littéraire, les connexions comparatives qu’on peut tracer entre différentes figures de ratés et la posture de l’écrivain qui exploite son malaise et son décalage avec le monde et ses institutions.