Les innocentes d’Anne Fontaine ou la foi comme force d’agir

Louis-Thomas Leguerrier
Université de Montréal
5 mai 2017

Altmayer, Éric & Nicolas, Carcassonne, Philippe (producteurs), Fontaine, Anne (réalisatrice), B. Karine, Sabrina, Bonitzer, Pascal, Fontaine, Anne & Vial, Alice (scénaristes), Les Innoncentes, France : Aeroplan Film, France 2 Cinéma, Mandarin Cinéma, Mars Films & Scope Pictures, 100 minutes.

Les innocentes d’Anne Fontaine met en scène le problème de la foi dans un décor hostile à celle-ci, un décor — celui de l’Europe de 1945 — en proie à l’aboutissement de la rationalité scientifique instrumentale dans les violences de l’État fasciste et stalinien. Dans ce décor, les religieuses polonaises dont le drame sert de fil conducteur au film, n’ayant plus de lien avec l’Église officielle et ne bénéficiant d’aucune protection de la part des autorités soviétiques nouvellement arrivées au pouvoir, semblent vouées à disparaître. Attaquées et violées dans leur couvent pendant des jours par des soldats soviétiques, agression suite à laquelle plusieurs d’entre elles tombent enceintes, elles sont sans secours devant la terrible alternative qu’elles doivent affronter : ou bien elles déclarent les nouveau-nés et leur origine aux autorités, ce qui frappera le couvent de déshonneur et entraînera sa fermeture, les condamnant ainsi à mourir dans la rue, rejetées par leur famille et par toute la communauté, ou bien elles laissent mourir les enfants en secret. L’issue menant hors de cet affreux dilemme, inespérée, leur est offerte par Mathilde Beaulieu, une jeune médecin venue en Pologne avec la Croix-Rouge française afin de rapatrier des Français blessés sur le front polonais, la guerre étant finie.

Toute miraculeuse qu’elle apparaisse dans la situation désespérée qui est celle des religieuses, l’intervention de Mathilde se fait sous le signe du profane. Sa mission auprès des femmes du couvent, elle la remplit d’une part sur le plan de la médecine, en les faisant accoucher dans des conditions décentes et sécuritaires, et d’autre part sur le plan de ce qu’on pourrait appeler la stratégie politique, parce qu’elle parvient à opérer dans le dos de ses patrons et contre les règles que prescrit leur pouvoir. Mathilde, pourrait-on croire, est celle qui, bien que portant secours aux religieuses, le fait de l’extérieur, à partir d’une position contraire à la foi, sur le plan de l’immanence et à l’aide d’un savoir technique relevant de la science et du progrès. Les religieuses et elle, à plusieurs occasions dans le film, ont des désaccords concernant le partage entre les lois de la raison humaine et celles de Dieu. Par exemple, lorsque les religieuses, qui conçoivent leur vœu de chasteté comme une interdiction de se déshabiller devant autrui, empêchent Mathilde de faire adéquatement son travail de médecin — dont la première mission, pense-t-elle, est de protéger la vie, entendre ici la vie terrestre, immanente — elle demande, « ne peut-on pas mettre Dieu entre parenthèses le temps d’une auscultation? », ce à quoi l’une d’entre elles répond sévèrement qu’« on ne met pas Dieu entre parenthèses ».

Or j’aimerais proposer une lecture  différente du film. Au final, si les religieuses se laissent aider par Mathilde, ce n’est pas, il me semble, parce qu’elles acceptent de mettre leur foi entre parenthèses, ou parce que Mathilde, par l’aide précieuse qu’elle leur apporte, les aurait convaincues de se ranger du côté de la raison. La solidarité qui naît entre Mathilde et les religieuses est plutôt une indication que, à sa manière, elle aussi est croyante. Un dialogue avec son collègue médecin, un juif dont la famille a été déportée dans les camps et assassinée par les Allemands, dévoile cette dimension du personnage de Mathilde :

– Vous êtes une excellente assistante, je ne veux pas vous perdre, même si je sais que vous êtes communiste.

– Je n’ai pas la carte.

– Oui mais, enfin, vous croyez à l’avenir radieux, aux lendemains qui chantent.

– Il faut bien croire en quelque chose.

La question du communisme, uniquement mentionnée lors des conversations entre Mathilde et son collègue, et de manière toujours plus ou moins ironique, est beaucoup plus importante que ce qu’il y paraît, puisqu’elle engage un questionnement sur la foi qui interpelle Mathilde directement, et non pas de manière indirecte, comme c’est le cas avec la foi, catholique, des femmes auxquelles elle porte secours. Le parallèle entre la foi religieuse et le projet communiste, souvent utilisé à tort et à travers pour le discréditer, ici, permet d’éclairer la relation entre Mathilde et les religieuses polonaises. En effet, le film montre clairement que Mathilde n’est pas guidée dans ses actions par la croyance en un Dieu transcendant. Or elle considère néanmoins, comme elle le dit à son collègue, qu’il « faut bien croire en quelque chose », et cela n’a rien d’une simple boutade. Le rescapé d’Auschwitz Jean Améry, dans un texte intitulé « Aux frontières de l’esprit », écrit, à propos de son expérience au camp :

J’ai toujours éprouvé beaucoup d’admiration pour les camarades religieux aussi bien que politiquement engagés. […] D’une manière ou d’une autre leur foi religieuse ou politique leur était toujours d’un inappréciable secours dans les moments cruciaux, tandis que nous, intellectuels humanistes et sceptiques, invoquions en vain nos lares littéraires, philosophiques ou artistiques. Qu’il s’agisse de  marxistes militants, d’exégètes bibliques sectaires, de catholiques pratiquants, qu’il s’agisse d’économistes ou de théologiens hautement cultivés, ou bien d’ouvriers ou de paysans peu lettrés : leur foi ou leur idéologie leur offraient un point fixe dans le monde à partir duquel ils pouvaient sortir l’État SS de ses gonds. (Améry, 1995 : 42-43)

Le parallèle établi par Améry entre la ferveur religieuse et la ferveur militante fait apparaître un aspect de la foi qui est mis en scène, sans toutefois être explicité, dans Les innocentes. La foi, dit Améry, offre un point fixe dans le monde à partir duquel il est possible d’agir. Ce point fixe, cette force d’agir, et en particulier « dans les moments cruciaux », est précisément, selon Améry, ce dont l’intellectuel (entendre ici : celui dont la raison l’emporte sur la foi) est cruellement dépourvu. Chez Mathilde, c’est par cette force d’agir que la foi se manifeste, et c’est aussi par cette force d’agir qu’elle en viendra à se solidariser avec des femmes portées par une foi différente, opposée même à la sienne. Si le discours que Mathilde tient devant les religieuses relève de la raison, son action relève d’un militantisme qui, s’il a recours à la raison en tant que procédure utile qu’il faut savoir maîtriser, repose avant tout sur la puissance de la foi.

Mais la foi, ici, contrairement à l’idée que l’on s’en fait, n’a rien à voir avec la certitude. La certitude a toujours été l’affaire des rationalistes, y compris ceux, et même surtout ceux que l’on proclame champions du doute méthodique. Dans une scène du film où Mathilde discute avec une des religieuses, Maria, cette dernière déclare :

Vous savez, la foi… Au début on est comme un enfant que son père tient par la main, qui se sent en sécurité. Un moment vient, et je pense qu’il vient toujours, le père nous lâche la main. On est perdu, seuls dans le noir, on appelle et personne ne répond. On a beau s’y préparer, on est surpris, on est frappé en plein cœur. C’est cela la croix. Derrière toute joie il y a la croix.

Ce discours est prononcé par Maria après que Mathilde lui ait demandé comment on pouvait garder la foi après avoir enduré des horreurs telles qu’en ont enduré les religieuses du couvent lors de l’attaque des soldats soviétiques. On pourrait penser que, par cette question, Mathilde tente de comprendre un phénomène, la foi, qui lui est étranger. Mais on peut tout autant supposer qu’elle aussi doit porter sa croix, qu’elle aussi, en tant qu’elle croit à l’avenir radieux et aux lendemains qui chantent promis par le communisme, connaît l’extrême fragilité de la foi. Surtout si on pense à cette autre scène du film où, arrêtée par des soldats soviétiques alors qu’elle revient du couvent, celle-ci passe près de connaître le même sort que ses camarades religieuses. Cette agression rappelle aussi que la foi militante de Mathilde et son engagement envers les religieuses est indissociable de la lutte des femmes contre un monde patriarcal.[1]

Fragile est la force d’agir dont la foi se fait la gardienne, mais elle est force d’agir quand même, alors que la raison, elle, ne sait que s’incliner devant les pouvoirs temporels qui écrasent toute fragilité par la force brute et stupide, que ces pouvoirs soient capitalistes, fascistes ou staliniens.

L’homme croyant au sens le plus large du terme, que la foi qui l’anime soit métaphysique ou fondée sur une immanence, se dépasse-lui-même. Il n’est pas prisonnier de son individualité, il fait partie d’un continuum spirituel que rien n’interrompt, même à Auschwitz. Il est à la fois plus éloigné et plus proche de la réalité que l’incroyant. Plus éloigné puisque dans son attitude essentiellement finaliste il laisse à gauche les contenus donnés de cette réalité et fixe les yeux sur un avenir rapproché ou lointain ; plus proche de la réalité, il l’est parce qu’il ne se laisse jamais surmonter par les faits qui le concernent, ce qui lui laisse le loisir d’agir énergiquement sur eux. Pour le non-croyant, la réalité est, dans le pire des cas, une violence à laquelle il se rend, dans le meilleur des cas un sujet d’analyse. Pour le croyant elle est une argile qu’il modèle, un problème qu’il résout. (Améry, 1995 : 45-46)

Communiste sans carte du parti et sans garantie quant au futur, dans un monde où l’avènement de la société sans classe semble aussi improbable que la résurrection des morts, Mathilde continue, par sa solidarité avec les démunis au mépris de toutes hiérarchies, d’agir en vue de cet avènement. Contrairement à ce que le rationalisme contemporain voudrait nous faire avaler, à savoir que la foi, qu’elle soit religieuse ou politique, consiste à sacrifier le présent au nom d’un avenir dont l’avènement demeure hypothétique, Améry insiste sur le fait, paradoxal, mais confirmé par la rencontre entre Mathilde Beaulieu et les religieuses polonaises, que la relation intime et intérieure du croyant avec un avenir hautement incertain est précisément ce qui lui permet de se consacrer au présent, d’intervenir dans celui-ci et de le transformer pour le mieux.

 

 

 

 

 

 

 


Bibliographie

AMÉRY, Jean, « Aux frontières de l’esprit », dans Par-delà le crime et le châtiment : essai pour surmonter l’insurmontable, coll : Babel, Actes sud, 1995, p.21-57.


[1] Sur cette question, voir l’excellent texte écrit par Julie Boulanger et Amélie Paquet sur leur blogue Le bal des absentes. https://lebaldesabsentes.wordpress.com/2016/09/18/les-innocentes-danne-fontaine/