Marcel duellisteYan HAMEL (Téluq-UQAM)Résumé Se dépeignant lui-même sous les traits d’un snob mondain paresseux, introspectif, excessivement nerveux et fragile de santé, le narrateur d’À la recherche du temps perdu semble au premier abord ne partager aucun point en commun avec une figure héroïque typique. Et pourtant, comme il le remarque à quelques reprises, notamment au début de Sodome et Gomorrhe, il s’est « battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, à cause de l’affaire Dreyfus » : l’examen attentif des passages de la Recherche où il est question de duel révèle que le narrateur jouait à ses heures du fer et de l’arme à feu, qu’il se battait dans les règles en véritable homme d’honneur et de principe respectant scrupuleusement le protocole. Par leur caractère bouffon, par leur apparent manque d’importance de répercussions, les évocations de coups d’épée ou de révolver échangés entre hommes de qualité critiquent avec ironie, mais tout en la reconduisant implicitement, une conception de l’héroïsme qui s’appuie sur une morale et une pratique aristocratiques désuètes, quoique toujours en vogue à la Belle Époque. L’article évalue le sens et la portée socio-idéologique de ce motif proustien peu étudié en le mettant en relation avec les discours sur l’héroïsme et l’honneur du duelliste qui circulent au tournant du XXe siècle dans une série de romans, d’ouvrages historiques et de traités d’étiquette.Abstract Portraying himself as a lazy, introspective, overly nervous lying snob, the narrator of À la recherche du temps perdu does not seem to share much in common with a typical heroic figure. Yet, as he notes several times, especially early in Sodome et Gomorrhe, he “fought several duels without fear, because of the Dreyfus affair”: a careful examination of passages in the Recherche where it comes to duelling reveals that the narrator fought regularly with sword or pistol, respecting the rules and principles, as a real man of honor. Through their comic treatment and their apparent lack of importance of impact in the novel, the evocations of duels seem at first hand to critic ironically this type of confrontation. However, they also implicitly re-conduct a practice based on an obsolete morality, though still popular in the Belle Époque. The article evaluates the meaning and socio-ideological grounds of that topic by relating Proust’s masterpiece with several writings (novels, historical works, press articles...) on heroism and honor of the duellist circulating in France at the turn of the twentieth century. |