Zumthor : lettres & nuances

Hélène MATTE
Université Laval

RÉSUMÉ

Zumthor : 20 ans après sa mort, 35 ans après qu’il ait fondé à l’Université de Montréal, le département de Littérature comparée qui ferme ses portes ; que reste t-il de cet illustre inconnu ? Influencé par Jackobson, ami de Genette, il s’est néanmoins distancé du structuralisme. Médiéviste, spécialiste des Grands rhétoriqueurs, il s’est fait tantôt ethnologue, tantôt maître de littérature, penché sur les traditions orales de partout ou intéressé aux formes contemporaines de la poésie. Théoricien, il a écrit par ailleurs plusieurs recueils et romans. Sa manière d’aborder ses sujets de recherche permet l’élargissement des perspectives et les déplacements, elle ne renie pas l’ambiguïté et fouille les nuances. Plutôt que d’opposer écrit et parole ou oral et écrit, Zumthor opte pour des comparaisons entre parole et voix, entre ouïr et lire, entre oreille et œil. De par son ouverture au corps et le passage sans raccourcis qu’il pose entre passé et présent, en considérant les perceptions de l’espace et l’espace sonore, Zumthor a pavé une voie faite de notions qu’il est toujours bon de fouler en recherche, d’une discipline à l’autre. Vocalité, performance, nomadisme et mouvance sont parmi celles-ci. Si sa poétique de l’équivoque reste contestée, sa réponse aux théories de McLuhan est d’une vive pertinence. Il s’avère nécessaire de ne pas restreindre la portée de Zumthor aux cercles de médiévistes et rendre compte de son actualité.

ABSTRACT

Zumthor : 20 years after his death, 35 years after he founded at the University of Montreal, the Comparative Literature department now closed ; what does remain of this illustrious unknown person ? Influenced by Jackobson and friend of Genette, he nevertheless distanced himself from structuralism. Medievalist, expert of the Great rhetoricians, he sometimes focused on ethnology, looked at oral traditions from everywhere and he even worked on contemporary forms of poetry. Theorist, he also wrote several poetry collections and novels. His approach to his research topics allows for a broadening of perspectives and movements ; it does not deny ambiguity and the search for nuances. Rather than opposing writing and speech or oral and written mediums, Zumthor opts for comparisons between speech and voice, between hearing and reading, between the ear and the eye. Through his view of the body and the idea of passages without shortcuts which arises between past and present, well also considering the different perceptions of space and sound space, Zumthor has paved a path made of ideas that are always important to consider in academic research, namely going from one discipline to another. Vocalisation, performance, nomadism and mobility are among them. If his poetics of ambiguity is still contested, his response to McLuhan’s theories is extremely relevant. It is necessary not to limit the scope of Zumthor’s impact only to medievalists’ circles and rather to take his wide topicality and his contemporary importance into account.


D’entrée de jeu, mettons sur table les motivations qui amènent à écrire sur Zumthor aujourd’hui. D’abord une grande admiration pour l’ouvrage de cet homme, source permanente de plaisir, doublée de l’impression qu’il n’est que trop superficiellement connu et considéré. Zumthor, on le nomme pour la forme, mais on l’étudie peu, car on croit déjà le connaître. Il semble déjà loin, voire désuet ; qui plus est médiéviste, rivé sur une littérature d’avant la littérature. Zumthor est passé. Mais si Zumthor, par sa fougue intellectuelle, a redonné des lettres de noblesse aux Grands Rhétoriqueurs, qui empruntera sa « voix » à lui ? Serge Martin, professeur de littérature française contemporaine à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, qui enseigne l’anthropologie du langage et tient un blogue autour de la notion de voix aurait pu sans doute tenir ce rôle. Or, il n’a rien à dire de plus à son propos que Zumthor « vise toujours à réassurer l’oral contre l’écrit » (2005 : 89). Lors du colloque international sur la performance poétique qui avait lieu à l’Université Jean-François Champollion (Albi, France) en mars 2015, on ne citait de part et d’autre que la même phrase de Zumthor [1], si bien que Jean-Pierre Bobillot, professeur en langue et littérature à l’Université Stendhal à Grenoble, a suggéré que d’autres références devenaient peut-être nécessaires étant donné l’inactualité et la redondance du chercheur.

En passant d’une présentation générale à la mise au point sur quelques enjeux que ses recherches mettent en perspective, le présent texte veut contribuer à la défense de Zumthor et démontrer sa pertinence.

Qui est Paul Zumthor ?

Né Genèvre en 1915, Zumthor grandit en France puis retourne en Suisse pour réaliser une thèse sur Merlin l’enchanteur. Il quitte l’Université d’Amsterdam en 1971, où il enseigne depuis 20 ans, pour venir à Montréal fonder le département de littérature comparée, à l’Université de Montréal. Il prend sa retraite en 1980, mais poursuit une activité intellectuelle et pédagogique soutenue jusqu’à sa mort en 1995. Médiéviste, philologue et écrivain, il est surtout reconnu pour ses travaux sur l’oralité et sa défense des Grands Rhétoriqueurs. Il est pourtant aussi poète, biographe et romancier, notamment chez l’Hexagone. Il a publié ses principaux essais au Seuil où il a également dirigé la Bibliothèque médiévale dans la collection « 10/18 ». Son œuvre foisonnante compte 52 ouvrages et 223 articles [2].

Une Poétique de l’équivoque réfutée ; ou pourquoi Zumthor passe pour désuet

François Cornillat démontre comment, contre un Henry Guy qui méprisait les poètes de cours du 15e siècle, Zumthor les a réhabilités. Il explique leur différent ainsi : « si pour Guy, héritier de Boileau, la poésie consiste en la « notation de la pensée », pour Zumthor, héritier de Mallarmé [3], elle consiste à cultiver « les prestiges propres du langage » » (1994 : 33). Pour Zumthor la rime souligne la prééminence du mot sur les choses. Elle vient, selon Cornillat, sceller la fracture du monde. Or, si Zumthor est élogieux envers les Grands Rhétoriqueurs, il ne les a pas assez pris au sérieux selon les critiques. En prétendant que la rime équivoque [4] (1978 : 269) est un instrument permettant aux poètes de se libérer d’« une condition servile et à l’Univocité des discours que l’on doit au Maître » Zumthor ferait fausse route et se méprendrait au sujet de la fidélité que les poètes de cours vouaient à leur Seigneur et à la solennité de leur tâche (Cornillat, 1991). La vision de Zumthor à propos de l’équivoque est donc largement réfutée dans les années 1980. Thirdy, souligne que les rimes n’ont pas toujours la même fonction selon le texte, qu’il y a une pluralité des fonctions. Ainsi, mentionne Cornillat « L’équivoque ne détruit pas systématiquement l’univocité du discours. Elle est souvent, un moyen “d’élever le discours plutôt que de le miner” ». Un autre détracteur [5] reproche à Zumthor d’emprunter les critères de la linguistique moderne pour ainsi déformer la conception qu’ont les rhétoriqueurs d’eux-mêmes. Encore, selon G. Nichols (1999 : 48), Zumthor a bien saisi le dynamisme du grand chant pour trop vite l’immobiliser dans une poétique. Il ne s’en faut pas plus pour que Zumthor soit associé au structuralisme, bête noire universitaire subissant une chasse aux sorcières à partir des années 1980. Après tout n’a- t-il pas emprunté à Jackobson la notion d’équivalence [6] et celle de « fonction poétique » ? Au phonème de la linguistique, Zumthor opposera le vocème (l’unité sonore d’une séquence vocale). Il avance la voix comme unité fondamentale de la poésie donc, mais une unité dont le spectre passe du cri au silence et comprend toutes les variations et modulations possibles. Par conséquent, ce n’est pas seulement la rime qui est concernée par la notion d’équivocité. Il écrira lui-même « l’équivoque traverse tous les niveaux de structuration du texte, marque de façon indélébile ce qui y concourt à la production du sens. Tous sens est pluriel : l’ambiguïté du dire poétique constitue le postulat initial de la doctrine implicite […] » (1978 : 273). Pour Cornillat [7], l’équivoque n’implique pas l’ambiguïté et la polysémie, mais l’homonymie. Elle ne cherche pas d’effet de sens, mais joue sur la prévisibilité de la dérivation. Certaines rimes équivoques fonctionnent comme étymologie et en pseudo-étymologie dans le sens qu’elle crée, elle « fait » l’étymologie. Ainsi Cornillat dit « souhaiter une approche plus nuancée des effets de sens de la rime » (1994 : 173) que celle empruntée par Zumthor.

La poésie médiévale est-elle moins expression qu’ornement et plus divertissement que communication ? En tout cas selon Zumthor elle est technique et forme, mais essentiellement dynamisme et force. Aussi, retenons pour l’instant que si Zumthor argue un postulat initial, celui-ci demeure à vif, en devenir, et la structure qu’il établit, ouverte s’il en est une, est fondamentalement mouvante, d’où l’idée d’ambiguïté, de possible déplacement. Pour Zumthor toujours, plus que « sens » la forme est « force ». G. Nichols pense que le « grand chant courtois », terme instauré par Dragonetti et Zumthor, relève du structuralisme et consiste en une rubrique qui n’a peut-être plus lieu d’être aujourd’hui. Sans condamner tout Zumthor pour autant, il pose la question : « N’y a-t-il pas d’autres aspects de son œuvre qui feront plus d’honneur à la mémoire de Paul Zumthor ? » (1999 : 48). Quant à Roger Dragonetti, il écrit « avec Paul Zumthor, la littérature médiévale, libérée de sa fonction documentaire, est définitivement rendue à sa dimension propre d’œuvre de littérature dont nous n’avons pas fini aujourd’hui de dégager les virtualités à venir » (1998 : 51). Rebondissant sur ces derniers commentaires, voyons maintenant en quoi les préoccupations de Zumthor dépassent largement les cercles de médiévistes.

McLuhan lu par Zumthor : là où Zumthor sait faire des nuances

Depuis le XVIIe, dit Zumthor (1983 : 282), la culture occidentale récuse la voix et, par le truchement de la littérature, se répand dans le monde comme un cancer. Marshall McLuhan a décrit le phénomène dans son célèbre ouvrage La Galaxie Gutenberg. Il y avance que « toute l’expérience occidentale était façonnée par l’arrivée de l’imprimerie » [8]. Celle-ci, aux confluences des transmutations des mœurs, adopte, provoque et colporte un ensemble d’innovations. L’écriture alphabétique mécanisée est à la fois épicentre et rayons, source et affluent. Selon McLuhan, de l’Antiquité aux Temps modernes, l’Occident est passé d’un mode oral/tactile à un mode dominé par le sens de la vue, l’entrainant vers une uniformisation. Première production culturelle de masse, l’imprimerie est la prémisse de la société industrielle telle que nous la connaissons. Le passage d’une lecture à haute voix à une lecture silencieuse est celui d’une vie corporative à l’individualisme. « La théâtralité généralisée de la vie publique commence à s’estomper, et l’espace se privatise » (Zumthor, 1987 : 29) au même rythme que la parole vive est dévaluée. La fixité du point de vue crée une scission du penser et du corps, le corps individuel comme le corps social. Ainsi, l’imprimé aurait stimulé le développement d’une culture de la lecture au détriment d’une culture orale. Ce passage d’un régime de l’audition au régime de la vue a provoqué des mutations sociales majeures passant du développement de la perspective en peinture à l’essor de la démocratie. En cette « ère de l’électronique » nommée aujourd’hui « numérique », McLuhan annonce un retour de l’oralité.

Dans la perspective de McLuhan, deux types de civilisation s’opposent. Celle de l’oralité est celle de l’expérience intériorisée sans conceptualisation, où le temps est perçu de manière circulaire selon les cycles naturels. La relation à l’espace est déterminée par le nomadisme et les comportements par la collectivité. La civilisation de l’écriture par contre, scinde la pensée et l’action. Elle fait place au rationalisme et à l’individualisme. Sa conceptualisation et son nominalisme vont de pair avec un affaiblissement du langage et une conception cumulative de l’espace. Le temps y est perçu de façon linéaire. L’oralité, circonscrite dans un espace donné, intériorise la mémoire, son message s’adresse à un public restreint et ne vise pas, par conséquent, l’universalité. L’écriture, quant à elle, permet une saisie globale du message et « atomisée entre tant de lecteurs individuels, acculée à l’abstraction, ne se meut sans peine qu’au niveau du général, sinon de l’universel » (Ibid. : 60).

Les théories de McLuhan divisent catégoriquement écriture et oralité. Zumthor considère ces propos en amenant des nuances. Ce dernier ne nie pas les mutations profondes, comportementales, économiques et institutionnelles subies par les sociétés. Il spécifie toutefois que la rupture est plus le fait de l’écriture que de l’imprimerie, qui n’en a qu’accéléré l’effet. Il avance l’hypothèse que c’est le caractère alphabétique de nos graphies qui a le plus d’incidences intellectuelles (Ibid. : 107). L’arrivée des médias est un troisième stade de rupture dont la portée demeure à l’étude. De même, le passage n’est pas drastique entre oralité, littérature et médiatisation. Zumthor distingue trois types d’oralité (Ibid. : 18). La « mixte » et la « seconde » co-existent avec l’écriture et sont plus ou moins influencées par elle. L’oralité mixte est celle dont la connaissance de l’écriture ne marque pas nécessairement son expression tandis que la seconde est celle qui recompose complètement son rapport à l’oralité. Le médiéviste stipule que la majorité des poésies médiévales relèvent de ces deux types d’oralités. L’oralité « primaire » comprendrait un analphabétisme complet. Enfin, « l’oralité médiatisée », serait un type d’oralité mixte, fruit d’une culture de masse et de l’industrie dont les effets sont à encore à découvrir (1983 : 29).

Par ailleurs, Zumthor avance que ce n’est pas l’imprimerie, mais bien la poésie orale qu’il faut considérer comme le premier mass medium. Avant l’arrivée de l’imprimerie, elle aurait disséminé de la Méditerranée à l’Europe de l’Est et du Nord– un partage de mythes, de manières et de rythmes typiques et aurait nourrit le terreau d’une identité commune. Il est présomptueux d’affirmer que l’arrivée de l’imprimerie a enrayé l’influence de l’oralité, premier ferment d’une culture occidentale. Sous le couvert d’une littérature diffusée de part et d’autre, elle aurait plutôt été réprimée, refoulée, dévalorisée.

Zumthor rend ainsi compte de la dynamique fondamentale entre le dit et l’écrit. Ils cohabitent et s’entrecroisent, sans se diviser ni s’identifier complètement. L’œuvre de poésie orale réalise le texte : « dès qu’il y a poésie, il y a, d’une manière quelconque, textualité » (Ibid. : 10). Et l’écrivain conserve « le souvenir mythifié d’une parole originelle, originale, issue d’une poitrine vivante, dans le souffle d’une gorge singulière » (Ibid. : 308). Plutôt que d’opposer oral et écrit, tel que Serge Martin le prétend, Zumthor opte pour des comparaisons entre parole et voix, entre ouïr et lire, entre oreille et œil (Ibid. : 24). En cela il s’allie au philosophe Mikel Dufrenne qui passe du sens au sensible pour adopter une démarche phénoménologique. Aussi, la lecture que fait Zumthor de McLuhan dans La lettre et la voix, sans rejeter l’ensemble de la thèse, la dépouille de son caractère prophétique et y injecte une échelle de nuance. Cette lecture est révélatrice de la capacité de Zumthor à saisir les enjeux des poétiques contemporaines.

Actualité de Paul Zumthor : de la vocalité à la performance

C’est à tort que Zumthor est réduit à la notion d’oralité. Lui-même insiste et souligne sa préférence pour le terme de « vocalité ». Tandis que l’oralité demeure un concept, une abstraction, la voix est concrète. Sa qualité détermine l’appréciation du poème en tant que tonalité et rythme (Ibid. : 205). Elle déborde, en le limitant, ce qui est dit. Pour Zumthor il n’y a pas d’oralité, il ne peut y avoir que des oralités. Il dit : « le terme d’oralité est aussi riche que la vie même » (1992 : 17).

Ce rapport à la vocalité éloigne Zumthor d’un pur formalisme et l’emmène à s’intéresser très tôt à la notion de performance. Au seuil d’un « post-modernisme », comme il l’écrit lui-même (1983 : 285), il prévoit l’émergence d’une nouvelle histoire que les tenants de la « performance » commencent à se forger en empruntant « des souvenirs liés aux manipulations plastiques plutôt qu’à celles du langage » (Ibid. : 164). Histoire à laquelle il contribue en nommant quelques précurseurs de « Pierre Albert-Birot à Kurt Schwitters, Michel Seuphor ou Paul de Vree […] jusqu’à Henri Chopin, Novak ou Burroughs » (Ibid. : 164). Sensible aux approches expérimentales, il ne manque pas d’attirer l’attention sur les happening de Kaprow et la poésie action de Heidsiek. Puis, il n’a de cesse de réfléchir la question. Encore en 1990, dans Performance, réception, lecture qu’il publie à l’âge de 75 ans, il salut l’apport de plus en plus reconnu de poètes tels que Giovanni Fontana dont la « poésie sonore, exaltant les pures valeurs de la voix,[est] libérée des contraintes du langage ». L’année suivante, il participe à un colloque à l’occasion de la seizième édition du festival nomade Polyphonix, à Québec. Chez Zumthor, la voix est un lieu, un évènement. « Elle se situe entre le corps et la parole, signifiant à la fois l’impossibilité d’une origine et ce qui triomphe de cette impossibilité. Le son en est ambigu, visant à la fois la sensation, engageant le sensible musculaire, glandulaire, viscérale, et la représentation, par le langage » (1990 : 93). Que Jean-Pierre Bobillot se le tienne pour dit. À l’affût des manifestations poétiques, Zumthor est demeuré à l’avant-plan des pratiques tout en tenant les fils de l’histoire. En 1993 le magasine Les Inrockuptibles publiait un entretien tenu avec Zumthor et Mc Solar simultanément, et démontrait l’enthousiasme du théoricien face au mouvement rap — qui, rappelons-le, est l’acronyme de Rythm and Poetry —, tout autant que son intérêt indéfectible envers le rock qu’il a vu apparaître. Zumthor y justifie le cassage de chaises en fin de performance comme étant un « aboutissement de la danse », ce qui démontre l’ampleur de son ouverture d’esprit, encore à 78 ans. Le geste participe à la performance, et la voix est geste.

Dans La lettre et la voix, Zumthor souligne que lors d’une performance orale le public reçoit ensemble et sans distinction les quatre éléments que sont l’auteur, le récitant, le narrateur et le texte. Lors d’une lecture par contre, seuls le texte et le récitant sont perçus, « d’où un effet de distance, qu’un auteur avisé peut diversement exploiter » (1987 : 289). Selon Zumthor lorsqu’il y a langage il y a communication, mais lorsqu’il y a coïncidence entre communication et réception, il y a performance. Si l’instant performatif est celui d’une « totale présence », c’est parce qu’il est fugitif. Zumthor parle alors de « mouvance » pour désigner « l’instabilité radicale » du poème (1983 : 253). Cette mouvance désigne sa fragilité éphémère, mais également son imprégnation et son passage dans les mémoires. La performance d’une œuvre poétique, dit-il, « trouve ainsi la plénitude de son sens dans le rapport qui la lie à celles qui l’ont précédée et à celles qui l’a suivront » (Ibid.). La voix poétique est prophétie et mémoire à la fois. Sa fonction primaire est d’assembler une multitude autour de l’éminence d’un acte de parole. Le livre « par son excès de fixité », et sa manipulation individuelle ne peut remplir cette tâche. Le temps du performatif est un temps de rencontre, une rencontre spécifique, limitée à l’impromptu de la situation, mais qui poursuit son mouvement dans la mémoire. La présence englobe des présences, le temps de la performance est celui de la communauté, il est d’ordre social.

Les concepts de « vocalité » et de « mouvance », propre à Zumthor, la performance et le nomadisme qui traversent sa vision de la poésie sont des notions majeures permettant d’appréhender les manifestations poétiques contemporaines qui s’articulent de plus en plus ouvertement dans ce qui est nommé pêle-mêle : le « hors-livre », l’« hypermédiatique » ou l’« événementiel ». Encore aujourd’hui, le poème vocal met en œuvre une tension entre la parole et la voix (1983 : 54). Le dit et le dire ne tendent pas vers un même horizon. L’immuabilité formelle s’oppose à l’infinité de la mémoire, l’abstraction du langage se frotte à la spatialité du corps. La voix a ses exigences et ses qualités, sa fonction propre. Contrairement à la parole, elle n’est pas description, mais action et circonstance. Ces divergences entre voix et parole travaillent incessamment le texte, de sorte que « le texte oral n’est jamais saturé : ne remplit jamais tout à fait son espace sémantique » (1987 :181). Le message poétique repousse la limite du dire, jusqu’à mettre en abime le langage.

L’Héritage de Zumthor

Zumthor nous invite a éviter le piège des oppositions stigmatisantes afin de penser la relation entre l’ouïr et le lire, afin d’imaginer une histoire alinéaire, où les espaces vides sont aussi passages et rythmes. Il s’approprie la performance, l’empruntant, écrit-il dans Introduction à la poésie orale à la « […] perspective propre à l’école anglo-américaine […] : celle même (étrangère à la plupart des Français, davantage soucieux de formalisme ou d’histoire) où paraissent converger vers un même point de fuite l’anthropologie et les études littéraires » (1983 :9). Les portées épistémologiques [9]
de cette approche, nous en profitons encore aujourd’hui.

Dans L’image survivante, Georges Didi-Huberman démontre comment Aby Warburg, en empruntant à l’anthropologie et en instaurant un mode de recherche qui produit des effets de déplacement, a modernisé l’histoire de l’art et l’a ouvert à une interdisciplinarité. Une manière qui nous interpelle aujourd’hui et qui n’est pas sans rappeler l’ouverture de Zumthor, depuis Introduction à la poésie orale, dont « l’attitude heuristique – c’est-à-dire une expérience de pensée non précédée par l’axiome de son résultat – guidait l’incessant travail de sa recomposition ». « Comment organiser l’interdisciplinarité ? » Didi-Huberman ajoute-t-il, « cela supposait, une fois encore, la conjonction difficile des rouages philologiques et des grains de sable philosophiques. Cela supposait la mise en place d’une véritable archéologie des savoirs liés à ce qu’on nomme aujourd’hui les “sciences humaines” » (Didi-Huberman : 42). Comme Warburg, spécialiste de l’image de la Renaissance, Zumthor a dépassé son objet initial et a tenté de « reposer le problème du style, ce problème d’agencement et d’efficacité formels, en conjuguant toujours l’étude philologique du cas singulier avec l’approche anthropologique des relations qui rendent ces singularités historiquement et culturellement opératoires » (Ibid. : 46). Warburg a déconstruit une histoire de l’art fondé sur les critères de beauté et d’imitation des anciens. Zumthor pose un geste similaire. Certes, avec lui l’oralité est constitutive de la théâtralité, mais, il insiste : « la performance récuse la mimésis et choisit d’emblée le parti d’un art sevré pour nous de l’antique illusion représentative » (1983 : 285).

Si, selon Didi-Huberman, Warburg qui interrogeait la survivance d’objets antiques a initié une anthropologie du temps, c’est à une anthropologie de l’espace que nous conduit finalement la rémanence et la portée de la voix de Zumthor. En fait foi le dernier ouvrage publié de son vivant et réédité en 2014 : La Mesure du monde. Mesure du monde qui démontre l’instabilité des points de vue, l’ambiguïté des notions de lieu et de dimension selon la position adoptée dans l’environnement culturel et l’époque donnés, la mémoire que nous en avons.

L’œuvre de Zumthor est immense. Le livre qui vient d’être réédité ne doit pas être le seul pour nous en convaincre. Nous sommes redevables à Zumthor du, feu, département de Littérature comparée qu’il a fondé au début des années 1970 à l’Université de Montréal et qui s’étiole en 2015, victime d’une fusion. Or, au-delà de la littérature et ce département, ne devrions-nous pas plutôt, désormais, saluer l’espace épistémologique que Zumthor a dégagé afin de faire place à cette « intermédialité » qui fait aujourd’hui la renommée de l’Université de Montréal ?

Zumthor, lecteur de Jakobson et contemporain de Genette a surfé sur la vague structuraliste. À propos de son Essai de poétique médiévale toutefois, il admet percevoir « cette sémiotisation comme une entreprise ludique » (1990 : 35). Une fois sur la rive, il a pris d’autres embarcations tantôt pour pêcher au large, tantôt pour entreprendre de grandes traversées. Zumthor ne s’est jamais contenté du texte écrit. Il a considéré les circonstances, les contextes de temps et de lieu, malgré l’impossibilité de les saisir. Cela conduit à sa paradoxale poétique de l’équivocité, mais par ailleurs, donne à sa théorie une dimension universelle. En sortant du champ des études médiévales et des sentiers battus, en amalgamant les études littéraires à une ethnologie critique, Zumthor a fait place à une poétique de l’oralité rassembleuse et intemporelle. Matière sonore, lieu de l’affect, rythme social, chaque fois unique : la voix devient l’objet d’étude par excellence. Cet objet « inobjectivable » (1983 :16), essentiellement dynamique, exige des notions elles-mêmes opératoires comme la « mouvance », fonctionnelles à la fois aux niveaux critique, analytique et pratique. Au final, ce n’est pas seulement les objets d’études de Zumthor qui nous intéressent, mais comment il les aborde. Cette manière de poser des questions qui met en mouvement nos horizons de réponses. Cette façon de mettre en lumière, d’ouvrir les registres et de multiplier les fréquences. Comme lui Laeti bibamus sobriam Ebrietatem spiritus « joyeux buvons la sobre ébriété de l’esprit » (1990 : 35).


Références

  • CORNILLAT, François, « Quelques enjeux de la rime équivoque », Bulletin de l’Association d’étude sur l’humanisme, la réforme et la renaissance, n°33, 1991. pp5-30.
  • CORNILLAT, François, Or ne mens, Couleurs de l’Éloge et du Blâme chez les Grands Rhétoriqueurs, Paris, Champion, 1994.
  • DIDI-HUBERMAN, Georges, L’Image survivante, Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Waburg, Paris, Éditions de Minuit, 2002.
  • DRAGONETTI, Roger, « Entre l’oralité et l’intimité vocale de l’écriture », dans Paul Zumthor ou l’invention permanente, Recherches et rencontres 1998, n.9, Jacqueline Cerquiglini-Toulet (dir.), Genève, DROZ S.A., 1999
  • DUFRENNE, Mikel, L’œil et l’oreille, Montréal, Hexagone, 1987.
  • G. NICKOLS, Stephen, « Et si on repensait le “Grand chant courtois” », dans Paul Zumthor ou l’invention permanente, Recherches et rencontres 1998, n.9, Jacqueline Cerquiglini-Toulet (dir.), Genève, DROZ S.A., 1999
  • JOURDE Michel, Hadrien Laroche, « Chanson des sans-aveu », entretien avec Paul Zumthor et MC Solar, Paris, Les Inrockuptible, n˚281, hiver 1994.
  • MARTIN, Serge, Langage et relation, Poétique de l’amour, L’Harmattan, Paris, 2005.
  • McLUHAN, Marshall, La Galaxie Gutenberg, Montréal : éditions HMH, 1968.
  • ZUMTHOR, Paul, Langue, texte, énigme, Paris, Éditions du Seuil, 1975.
  • ZUMTHOR, Paul, Le Masque et la lumière, Paris, Seuil, 1978.
  • ZUMTHOR, Paul, Introduction à la poésie orale, Paris, Seuil, 1983.
  • ZUMTHOR, Paul, La lettre et la voix, Paris, Seuil, 1987.
  • ZUMTHOR, Paul, Performance, réception, lecture, Montréal, Le Préambule, 1990.
  • ZUMTHOR, Paul, « Une poésie de l’espace », dans Écriture et Nomadisme entretiens et essais, Montréal, Hexagone, 1990
  • ZUMTHOR, Paul, « Sonorité, oralité, vocalité », dans Oralités – Polyphonix 16, Roger Chamberland (dir.) et Richard Martel (dir.), Québec, Inter éditeur et CRILQ, 1992.
  • ZUMTHOR, Paul, La Mesure du monde, Paris, Seuil, 2014

[1] Une phrase tout de même des plus significatives : « La performance apparaît comme une action orale-aurale complexe, par laquelle un message poétique est simultanément transmis et perçu, ici et maintenant. […] Dans la performance se recoupent les deux axes de toute communication sociale : celui qui joint le locuteur à l’auteur ; et celui sur quoi s’unissent situation et tradition. », (Zumthor, 1987 : 248).

[2] http://www.fondspaulzumthor.umontreal.ca/id19.htm [en ligne], consulté le 10 avril 2015

[3] Voilà peut-être pourquoi Zumthor est boudé par Serge Martin qui, à l’instar de son ami Meschonic, méprise tout « mallarméisme ».

[4] Rime équivoque, par exemple dans la complainte de Molinet : Tout homme devient fol, tant soit sage et constant, / S’il met son estudie a aymer ces cons tant. Le titre du livre de Cornillat est une rime équivoque qui explique ce qu’elle peut être en soi, Or ne mens. Cornillat posera ces questions : les rimes équivoques brouillent-elles le sens, détruisent-elles une distinction sémantique admise, établissent-elles une équivalence là où la langue ne prévoyait aucun rapport ?

[5] Jean-Claude Mühlethaler, Poétique du quinzième siècle, Paris, Nizet, 1983, pp. 63 et Claude Thirdy, La poétique des rhétoriqueurs, 1980 (cité par Cornillat)

[6] Selon Cornillat toujours, dans Mimologique Genette remarque l’ambiguïté initiale du concept d’équivalence dans la poétique chez Jackobson, repris par Zumthor, (1994 : 173).

[7] Cornillat mentionne que Zumthor pose comme mêmes deux manières d’approcher la rime : calembour rabaissant ou homonymie créant des équivalences, (1994 : 32).

[8] McLuhan, 1968 : quatrième de couverture

[9] Dans Langue, texte, énigme, Zumthor introduit ainsi sont travail : « […] non de retrouver, quelque matrice primitive qui, si on la pense commune, n’est qu’une image spécieuse –car il n’en eut jamais qu’individuellement, pour chacun d’entre nous- mais de se hisser à un niveau exemplaire, où toutes les questions que nous adresse notre propre texte culturel résonne et s’amplifient […]
La difficulté de transcender la distance, sans l’abolir puisqu’elle fait partie de la définition du fait. D’où la duplicité nécessaire des méthodes. Le défrichement du terrain. La mensuration de monument ainsi dégagé ou de ses ruines, le dénombrement et la classification de ses parties, imposent le recours à des techniques philologiques et herméneutiques fondées sur une longue tradition ». (1975 : 8)