Sur l’ascèse en tant qu’alliage de la pratique intellectuelle à la pratique corporelle

Cynthia BOUCHER
Université de Montréal

RÉSUMÉ

Cet essai entremêle les voix du drame, du bavardage mental, ainsi qu’une forte volonté de présence, afin d’explorer le rapport entre l’état et la pensée et interroger la pratique intellectuelle dans sa relation au corps. Entre les conditions matérielles et mentales du travail de l’écrivain, se trouve le corps. Or, ce rapport est constamment brouillé par le bavardage mental, symptôme d’un état, qui n’hésite pas à parasiter l’écriture. La pratique quotidienne d’observation de ma posture et de mon souffle, mon hygiène mentale, me permettent de demeurer présente à la pensée ; ce qui ne va pas nécessairement de soi. D’autre part, cette réflexion pose la problématique suivante : qu’est-ce que l’ascèse, aujourd’hui ?

ABSTRACT

This essay intertwines the voices of drama, of mental chattering, as well as a strong will of presence to explore the relationship between the state and thought and question the intellectual practice in its relation to the body. Between the material and mental conditions of the work of the writer, is the body. Yet, this relation is constantly blurred by mental chattering, the symptom of a state, which does not hesitate to live as a parasite on the writing. The daily practice of observation of my posture and my breath, my mental hygiene, allow me to remain present in the thought ; which is not all that obvious. Furthermore, the following problem arises : what is asceticism, today ?


L’hygiène mentale nécessite une purification de tout ce conditionnement qui fait croire même à sa propre subjectivité.

On croirait qu’il soit indispensable de discuter de la croûte sous mes ongles que j’enlève systématiquement, des tonnes de canneberges amères et sucrées que je mange pour me garder sur un air d’aller, de tous ces petits drames, trop petits pour être quotidiens, qui font que je me lève à tout bout de champ de ma chaise, que je quitte mon écran, le fil de mes pensées arrêté pour l’occasion. De par l’entêtement imaginable et les distractions nécessaires d’absoudre de son modeste mental distrait, avant d’être royalement face à soi-même, se trouve une pratique. Ce n’est qu’une marche, un voyage, un périple en mer, un pèlerinage, une folle soirée dans un bar. Une folle soirée dans mon studio. Cette importance accordée au bavardage cesse par le biais de l’enracinement de ma pensée via ma posture et mon engagement. Cesser de croire que c’est la routine qui nous fait, qu’assumer c’est ne pas déroger. Me prendre au sérieux, trop au sérieux, avoir les épaules comme du béton mal armé, les poignets comme de la glace qui ne se cassera pas.

Se relire, se relire ; et se réécrire. Poser ses questions, et ne pas esquiver d’y répondre. La pratique d’être consciente de chacune des phrases, de chacun des mots. Se détacher de sa pensée, avoir ses fameuses idées claires, mais ne pas se faire prendre dans ses propres culs-de-sac. Lorsque c’est bien confortable, la pratique est dispensable. Trop d’inconfort, c’est du masochisme. L’équilibre : trouver son mantra de travail. La résistance est redoutable, plus encore qu’elle s’allie au conditionnement dont le bavardage mental, alors qu’on lit, qu’on écrit, qu’on pense, rend véritablement vivant. Dès que l’on pense aux insectes minuscules qui se promènent sur notre peau, on en est parcouru. Pour tout dire, on dirait la recherche d’une pureté mentale. Or, contre vents et marées, il n’est pas question ici de réfléchir sur une théorie de la connaissance et de travailler la séparation entre le fonctionnement de mon intellect et ma sensibilité. Il s’agit plutôt, à travers la pratique quotidienne de ce qu’on nomme sommairement l’ascèse, mon ascèse, de ne pas disparaître, de ne pas se laisser couler au fond des tourbillons et trous bleus du mental afin d’être présent et disponible à la pratique intellectuelle. Patanjali disait que « Pour éliminer cela [la dispersion du mental], il faut centrer sa pratique sur un seul principe à la fois. » (Patanjali, 1991 : 47)

Dans la présentation de cet article, écrit en amont, il faut le dire, et dans un état bien particulier, celui des derniers moments d’écriture du mémoire de maîtrise, j’introduisais Patanjali et la dispersion du mental. L’état dans lequel j’écris maintenant n’est plus le même. L’adrénaline des derniers milles d’écriture ne se compare en rien au calme et à la disponibilité qu’aujourd’hui m’occupent, et ce ; bien qu’encore la dispersion me travaille. Je cherche à percevoir, par l’observation et le détachement, l’état dans lequel je me trouve pour penser et écrire. Parfois, on cherche un état altéré (chimique, émotif ou encore par nos playlists personnelles – la musique possède une force d’altération inouïe), parfois il est sans importance. Si j’écris avec le sentiment terrible que tout me glisse entre les doigts, l’acuité et la teneur de mes propos ne rejoignent en rien l’écriture qui surgit des suites d’un mental en laisse, à l’inverse d’une pensée en liesse. C’est pour cela que l’observation de cet état qui « parasite » l’activité mentale ; et éventuellement la « maîtrise » de ces états – maîtriser est à comprendre plutôt à l’intérieur d’une intention de non attachement à ces états ; qui, à leur accorder moins d’importance diminuent en présence, à l’inverse de la respiration ; qui, à lui accorder plus d’importance, s’adoucit – sont ce qui débute la pratique de mon ascèse. Ce serait de créer une autre plate-forme d’où observer les tribulations mentales, les détours, les angles-morts et reconnaître l’état qui les provoque afin que celui-ci se transforme et se dissipe.

Déjà le titre laisse entendre qu’à cette pratique c’est le corporel qui arrive avant. Oui, mais. Alliage indique qu’il y a incorporation de l’un à l’autre. Ici, c’est la pratique intellectuelle que j’allie à la pratique corporelle qui la précède. Mais pas vraiment. C’est plutôt que ma pratique corporelle me sert de porte d’entrée – elle est ma figure – pour comprendre mon état et mon mental. Ma pratique intellectuelle n’est pas mon mental. L’exploration de l’état de mon corps est le chemin par lequel cette réflexion s’est amorcée et se prolonge. Un jour, durant une pratique, j’ai perçu que mes yeux étaient mi-fermés, mi-ouverts. J’ai compris (j’ai perçu, j’ai senti, j’ai assimilé… c’est un vocabulaire à refaire) qu’une pratique se fait les yeux ouverts, c’est-à-dire que je n’avais pas à attendre qu’elle se termine. De la même façon, la conscience intellectuelle nécessite d’être volontairement présent. État du corps et état du mental se corrèlent. L’un et l’autre ont tant à se dire. À cela, il faut savoir que le mouvement ne va pas dans un seul sens. Il serait erroné de le croire paresseux. Il n’y a pas que le corps qui influence (conditionne, brutalise, monopolise… encore ce vocabulaire) le mental, l’inverse est aussi vrai. Ce qui est intéressant est davantage leurs rapports, et non pas d’en découvrir la véritable origine. Ma création intellectuelle me demande d’être « hors de moi », ou d’être vraiment moi. Ici, la « subjectivité » (le gros JE avec lequel mon mental me fabule une tonne et quart de petites histoires) serait tout l’espace accordé aux états et aux distractions du corps – les ongles, les canneberges, le désir. L’hygiène mentale détache la pensée du sentiment de sa propre subjectivité (dans une certaine mesure – pratique qui demeure, au final, connue de nous seuls). Dans « subjectivité » ; se trouve les travers, les habitudes mentales, les raccourcis et les angles morts. Est-ce que je peux obtenir un détachement qui me permettrait d’être consciente de ceux-ci et de pouvoir les regarder passer, les contourner, et, pourquoi pas, les employer à profit ? La création intellectuelle, ici je dirai ; la pensée, ma pensée, est intimement connectée à ces états qui brouillent et interfèrent constamment et sur lesquels la pratique s’oriente. C’est pour cela que la question ne s’articule pas tant autour des conditions matérielles de l’écrivain que des conditions mentales du travail de l’écrivain compris ici dans le sens de celui qui écrit ; et, espère-t-on pense, et qui fait circuler sa pensée à travers l’écrit. Je pense ici à Barthes discutant des méthodes ascétiques d’Ignace de Loyola qui écrivait :

C’est sans doute pour cela que l’appareil méthodique installé par Ignace, réglant jours, horaires, postures, régimes, fait penser, dans sa minutie extrême, aux protocoles de l’écrivain (il est vrai, en général, mal connus, et c’est dommage) : celui qui écrit, par une préparation réglée des conditions matérielles de l’écriture (lieu, horaire, carnets, papier, etc.), qu’on appelle communément le « travail » de l’écrivain et qui n’est le plus souvent que la conjuration magique de son aphasie native, tente de capturer « l’idée » (ce à quoi l’aidait le rhéteur), tout comme Ignace cherche à donner les moyens de saisir le signe de la divinité. (Barthes, 1971 : 51)

On peut bien se demander à quoi sert cette ascèse dont je parle, cette technique, ce processus vers une « purification », une hygiène, une santé de la pensée. Puisque la question se pose : que cherche-t-on à saisir grâce à cette pratique ? Néanmoins, dans le cadre de cette réflexion, on pourrait dire qu’on s’intéresse à la lecture des signes. Or, ces « signes » de la pensée sont constamment recouverts de couches et de couches de bruits.

J’étends la question au-delà de ces « protocoles » qui pourtant sont essentiels. Encore faut-il savoir en quoi ces protocoles sont si importants, à savoir dans quel état ces protocoles nous induisent. En tant que condition matérielle, il n’est pas possible de faire comme si le corps n’existait pas. Encore moins qu’il soit nécessaire de le placer dans une situation extrême, d’inférer un état disciplinaire intense, bien que cela soit discutable. En effet, qu’est-ce que le degré extrême d’une situation ? Ici, il ne s’agit pas de l’ascèse du monachisme ancien des Pères du Désert, ou celle de Loyola, ni celle de demain. Cette ascèse, mon ascèse, demande une présence à soi qui pourtant a nécessité et nécessite encore une ascèse du corps. Alors qu’il discute des YogaSutras de Patanjali, Mircea Eliade dit : « Le premier devoir du yogin est de penser, c’est-à-dire de ne pas se laisser penser par les objets » (Eliade, 2004 : 55). Ce qui, dans le cadre de cet essai, se traduit par une présence à soi, certes, mais de ne pas se « laisser penser » par le corps. Les inconforts et les désirs se transforment rapidement en petits, et moins petits, drames quotidiens, ou encore dans le drame de la personnalité. Comment cela advient-il ? Aucune idée. Je ne suis pas encore prête à spéculer. Je ne peux que supposer qu’il soit possible de les corréler. Peut-être est-ce dû à un état plus « faible » où la résistance est moindre et où les flots mentaux continus assaillent incessamment le port. Ce n’est pas anodin que dans les Exercices spirituels, Ignace de Loyola annote avec précision les états du corps puisqu’ils induisent l’exercitant au signe de la divinité. À l’inverse de mon ascèse, Loyola stimule ces états. Encore faut-il mentionner toute l’importance accordée aux méditations, sortes d’objets – je pense, entre autres, aux fameuses compositions de lieu – où l’exercitant pose son mental et d’où l’état et la disponibilité au signe de la divinité s’initient. Il y a donc un travail combinatoire chez Loyola des états et des méditations. Cependant, il n’est pas question ici de la recherche du signe de la divinité. Il suffit de remarquer que cet alliage n’est en rien nouveau, mais qu’il nécessite d’être repensé. Et soutenu, à savoir que la pratique dont je discute, ma pratique me ramène constamment au travail de la posture et du souffle à travers lequel je recherche un état de lucidité, d’acuité, une présence, la disponibilité et la conscience – ce qui n’est pas une mince affaire.

On peut, certes, mettre le drame à contribution. D’ailleurs, on y gagne beaucoup. Qui n’a pas déjà exploré ses méandres dans cet état presque second ? Quand le drame devient pratiquement le tragique : développer une narration mentale qui se termine en l’image d’un proche, clochard poussant un panier d’épicerie à trois roues, et qui ne te reconnaît plus ou encore sa mort violente et inexplicable. Et être alors submergée par l’apparition de cette série d’images avec la certitude qu’elles annoncent ce qui adviendra comme si la poitrine et le ventre étaient le lieu de flots torrentiels détruisant tout l’intérieur alors que la pensée se liquéfie. On s’enchaîne à une perception (construction, mise en place, etc.) dramatique des événements. Je pense souvent à Zeno. Le drame de sa dernière cigarette, le drame de ses désirs, le drame de son amitié, et davantage la dramatisation de son immobilité où le plonge une surconscience de soi. Je pense souvent à Zeno parce que c’est en partie grâce à ce livre qu’un jour, alors que je le refermais sur le passage où Guido est pour se jeter en bas de la falaise, que j’ai pris conscience qu’une surconscience de soi et des autres était néfaste. Étonnant, n’est-ce pas ? Il y a donc une limite à l’analyse. Aujourd’hui alors que je relis le journal de Zeno, je suis plutôt frappée par son désir de santé et cette capacité qu’il a à demeurer dans ce qu’il nomme la « maladie ». Il n’y a jamais de véritable drame dans son récit, peut-être est-ce plutôt (encore lui) l’expression de la perte du drame. Dans le cas où il n’y a pas de drame auquel s’identifier, on s’en fabrique un, à tout le moins, on s’en trouve un. Il n’y a jamais de véritable drame, seulement les limites de celui-ci. Encore que cela mériterait d’être plus fouillé : toujours dramatiser ses propres limites.

Pourquoi discuter du drame alors qu’il est question de l’ascèse ? Le drame de mes ongles, des canneberges, le drame du désir. La pratique cherche à émanciper du drame. La pratique est une… discipline. Or, ce terme est à utiliser avec parcimonie, il suppose de la rigidité. Il faut plutôt voir l’ascèse comme la pratique de la fluidité, du roseau enraciné au corps souple. Je ne cherche pas le perfectionnement ascétique, mais l’observation et la présence de l’enracinement. Et, le drame pousse au bavardage (et à l’identification). Dans la maintenance de cet état, se trouve quelque chose qui relève de l’identification, à savoir de se constituer à partir de ce que l’on perçoit, de laisser les objets (les états) nous penser. On dit du drame qu’il se joue à l’aide du dialogue. Longtemps, j’ai été obnubilé par le bavardage :

Je me regarde souvent dans la glace. Mon plus grand désir a toujours été de me découvrir quelque chose de pathétique dans le regard. Je crois que je n’ai jamais cessé de préférer aux femmes qui, soit par aveuglement amoureux, soit pour me retenir près d’elles, inventaient que j’étais un vraiment bel homme ou que j’avais des traits énergiques, celles qui me disaient presque tout bas, avec une sorte de retenue craintive, que je n’étais pas tout à fait comme les autres. En effet, je me suis longtemps persuadé que ce qu’il devait y avoir en moi de plus attirant, c’était la singularité. C’est dans le sentiment de ma différence que j’ai trouvé mes principaux sujets d’exaltation. (Des Forêts, 1973 : 7)

Cette citation, je rêve de l’insérer dans un texte depuis belle lurette. L’expliquer (me l’expliquer) entièrement me mènerait très loin, trop loin. Je dirai brièvement que Des Forêts réussi à poser dans un récit, à tout le moins dans le premier chapitre, la cassette et les intentions du bavard. Dans le bavardage, se trouve la subjectivité, « dans le sentiment de ma différence », exaltée. Alors que l’on cherche à s’entendre soi, tout ce qui surgit est le bruit du désespoir de ce mental qui s’accroche à toutes distractions inimaginables. Encore les ongles, le goût des canneberges, le planage musical, mon obsessive singularité. La frontière entre le dialogue et le monologue, où se situe-t-elle ? Or, le bavardage se rapproche du monologue. Peut-être le bavardage n’est-il, au fond, qu’un dialogue qui n’aboutit pas, où l’autre (le second du dialogue) n’est pas. C’est-à-dire que le bavard joue tous les rôles. Or, (encore le or), le rôle suggère que nous ne sommes pas soi, qu’il y est question d’un double, d’un simulacre et toutes ces autres choses qui ne réfèrent qu’à d’autres choses dans une longue chaîne (et oui, Derrida). En fait, l’idée du « double », le double qui n’est pas soi, signale que le bavardage n’est pas toujours un acte duquel on réussit à se détacher. On se laisse prendre par les voix du bavard. Mon clavier est poussiéreux. Et je me rejoue la scène de la soirée d’hier, modifiant les éléments incertains, jusqu’au résultat désiré. Hum : le désir. L’expérience psycho-mentale du bavardage me ramène incessamment au désir. Désir de manger, de boire, de bouger, désir d’être autre chose, de ne pas être, désir de l’autre. Or, cela fait partie de l’ascèse. La pratique ne consiste pas en la suppression de ces désirs, mais… plutôt de les nier. Nier, c’est un peu fort, ce serait plutôt de supprimer le rapport entre ces désirs et mon activité. Plus je les repère et les reconnais, moins je m’y laisse prendre. L’enjeu est là. S’y prendre c’est se perdre. Encore faut-il arriver à développer une distance, une observation et une conscience de ces états turbulents. Dans les folles soirées, je relâche la discipline (jamais complètement). Ça fait partie de l’hygiène : boire, danser, laisser l’état être. Toutefois, celui-ci n’est pas obligé de me suivre dans les jours qui suivent. Pourtant, on porte beaucoup d’attention à maintenir la vibrance de ces soirées. Et puis cela devient un effort, et puis il ne reste que des traces sans éclat d’un moment sans importance, et même là, on cherche à maintenir artificiellement présent ce qui détourne la pratique intellectuelle.

L’expression du drame est le dialogue. Où est l’autre si je suis seule devant mon écran, devant mes feuilles, avec ma pensée ? L’autre, c’est le mental qui s’articule de toutes les façons possibles. En autant qu’il prenne toute la place. D’où l’intérêt de la pratique. De l’hygiène mentale. Je n’ai rien à faire d’une « entité » qui occupe mon espace et s’assure que je perde le fil, que je me disperse. J’ai passé beaucoup de temps à observer – et mon petit doigt m’indique que ce n’est pas demain la veille que cette observation prendra fin. Chaque jour, chaque fois que c’est nécessaire, j’observe, mais souvent le souffle, ma respiration est le lieu de l’intervention, ma composition visuelle de lieu, pour rappeler Loyola. Mon ascèse consiste, à chaque fois, à me ramener à ma posture. Qu’est-ce qui est présentement engagé/relâché dans cette posture ? Et à mon souffle. Est-ce que je le retiens ? Cette ascèse ne concerne pas le produit de la création intellectuelle, mais le processus, d’où la question du rapport entre l’état et la pensée. Quel rapport existe-t-il entre état et pensée ? Outre tout le travail d’espace (qui est constant et journalier) et d’alignement, tout cela est relié à la conscience de soi et de son souffle, ce qui est plus difficile à écrire (définir) qu’à vivre. C’est, dans un certain sens, une discipline du corps qui exige, oui d’en être consciente, mais de diminuer au minimum le bruitage qu’il peut causer. J’observe les douleurs, les désirs, les inconforts, sans pour autant leur donner le statut de drame. En somme, sans m’y identifier (ce qui n’est pas toujours le cas, mais j’apprends à désamorcer le chemin synaptique). Probablement que l’intérêt ici est de dévoiler la nature de ce bruitage. On veut se comparer – mon bruit est-il ton bruit ? L’exemple du désir (bouger, manger, baiser, ou dit autrement : les ongles, les canneberges et le désir) me semble assez commun, se trouve-t-il chez chacun avec une intensité différente, avec des nuances et des tonalités que l’on voudrait propres à soi, où le désir deviendrait une marque, une trace de soi à laquelle s’identifier et perpétuer le sentiment de subjectivité si fort qui habite chacun ?

Pour réfléchir à ce qu’est ma pratique corporelle, et ce que j’entends par alliage, il m’a fallu aborder l’objet sur lequel cette pratique s’exerce, à savoir l’état. Ainsi, ce n’est que partie remise. L’ascèse cherche à maintenir « propre » (et non pas pur) le mental afin qu’il ne conduise pas la pensée. Ne pas le perdre à ses déboires. C’est, d’une certaine manière, une éthique de la pensée. Un manuel de maintenance. Parfois c’est nécessaire de huiler et parfois de reconnaître où se localise le petit bruit sourd qu’on entend alors qu’on tourne le coin. Cela demande beaucoup de souplesse et de discipline. Cette pratique émerge d’une série de prises de conscience qui m’ont permise d’apercevoir que ma pratique corporelle, l’endurance, la force, ma conscience du corps, était intimement reliée à mon activité mentale et intellectuelle. Alors que je parle de mon corps, je parle également de moi – je ne suis pas encore si prête à élargir mes propos à la troisième personne, bien que parfois j’ai supposé que c’était d’ordre général. Si je tiens une posture assez longtemps pour qu’elle devienne source de virulence mentale, mais que le corps peut tenir, alors, autant taire le mental. Il devient rapidement, selon l’intensité de l’ascèse, accessoire. Néanmoins, il est toujours disposé à se jeter en huile sur le feu. J’ai beau vouloir discuter de mon ascèse, j’y reviens incessamment. Et c’est pour cela que « faire de l’espace » dans le corps et d’être consciente c’est tout autant faire de l’espace dans le mental pour permettre à la pensée de s’épanouir. Et en cela, il n’y a pas de véritable séparation entre l’intellect, le mental et les sensations. Ils s’établissent dans un rapport constamment redéfini, à redéfinir. Encore faut-il se concentrer sur « un seul principe à la fois ».


Références

  • BARTHES, Roland. Sade, Fourier, Loyola, Seuil, Paris, 1971.
  • DES FORÊTS, Louis-René. Le bavard, Gallimard, Paris, 1946, texte renouvelé en 1973.
  • ELIADE, Mircea. Patanjali et le yoga, Seuil, Paris, 2004 [1962].
  • PATANJALI. YogaSutras, traduit du sanscrit par Françoise Mazet, Albin Michel, 1991.
  • SVEVO, Italo. La conscience de Zeno, traduit de l’italien par Paul-Henri Michel, édition revue par Mario Fusco, Gallimard, 1986.