Enrique Vila-Matas et la littérature de l’épuisement

Anna MAZIARCZYK
Université Marie Curie-Sklodowska, Lublin, Pologne

RÉSUMÉ

Mi-roman, mi-essai critique sur la littérature qui n’a jamais été créée, Bartleby et compagnie d’Enrique Vila-Matas est en même temps une encyclopédie des œuvres ratées et une réflexion sur la condition de la littérature contemporaine et le sens même de l’activité littéraire. En étudiant les œuvres qui sont restées à l’état d’une simple ébauche voire même dans la phase des projets, le narrateur fait en quelque sorte une histoire critique de la Littérature Négative qui n’existe qu’à travers des notes, des idées et des commentaires des écrivains. Littérature de l’épuisement créatif par excellence, cette Littérature Négative n’est point une littérature épuisée : fondée sur l’expérience du refus et de la négation, elle semble s’inscrire parfaitement dans l’esthétique (post)moderne qui exploite le fragment, l’inachevé, l’échec – phénomènes méprisés par la conception traditionnelle de l’art harmonieux et parfait. Texte sur la littérature échouée, Bartleby et compagnie donne lui-même l’impression d’être un roman raté qui, par sa forme atypique, s’assimile autant que possible aux textes dont il traite : dépourvu presque entièrement d’intrigue, il s’anéantit progressivement pour devenir un exemple de plus de la littérature de l’épuisement.

ABSTRACT

Enrique Vila-Matas’s half-novel/half-essay, Bartleby & Co. is simultaneously an encyclopaedia of failed literary texts and a reflection on the condition of contemporary literature as well as the sense of literary creation as such. By analysing texts which did not go beyond the stage of a draft or a project, the narrator develops a kind of a critical history of Negative Literature, which exists only as writers’ notes, ideas or commentaries. Negative Literature is a perfect literature of exhaustion, yet it is not an exhausted literature : relying on the experience of rejection and negation, it seems to fit perfectly well into a (post-)modern aesthetic, which cherishes the fragmented, the unfinished, the failed – the elements rejected in the traditional conception of harmonious and perfect art. Bartleby & Co., the text about failed literature, seems itself to be a failed novel, which – on account of its unusual structure – is just like the texts it describes : deprived almost completely of the plot, it gradually destroys itself, thus becoming yet another instance of literature of exhaustion.


Selon ce que suggère la référence intertextuelle inscrite dans le titre, c’est la figure de l’écrivain raté qui est privilégiée par Enrique Vila-Matas dans Bartleby et compagnie. Le narrateur, lui-même écrivain échoué et quasi le double du scribe melvillien, entreprend un projet quelque peu bizarre qui consiste à dépister, à travers les époques, des échecs littéraires afin de comprendre les motifs pour lesquels certains auteurs ont décidé d’abandonner leur travail de création. Élaborant une sorte d’encyclopédie de la littérature ratée, il touche également, à travers une réflexion sur le renoncement et l’impossibilité de créer, à la problématique de la condition de la littérature contemporaine et du sens même de l’activité littéraire. Amalgame de notes et de commentaires, son texte sur la littérature échouée fait lui-même impression d’être un roman avorté, collage d’anecdotes historiques et d’associations intertextuelles dépourvu d’intrigue au sens classique du terme. Ce banal commis aux écritures s’avère ainsi être un auteur tant raté que génial d’un ouvrage tout à fait exceptionnel, ouvrage qui s’inscrit dans l’esthétique du refus dont il traite pour constituer un exemple supplémentaire de la littérature de l’épuisement.

Plusieurs années après l’échec de son premier roman, le narrateur de Bartleby et compagnie délaisse son travail pour étudier le phénomène du renoncement dans la littérature qui se manifeste par « une pulsion négative [et] une attirance vers le néant qui empêche[nt] en apparence certains écrivains de le devenir vraiment » (Vila-Matas 2002 : 12). Ce projet apparemment insensé résulte de la fascination pour la littérature dans tous ses aspects, y compris celui occulté voire méprisé de l’abandon et de l’échec, dont le scribe Bartleby est devenu le symbole [1]. Sans doute, il y a également un intérêt personnel, à savoir un désir, ne serait-ce qu’inconscient, de justifier son parcours professionnel et même la vie toute entière, vie qu’il serait difficile de considérer dans les termes d’une carrière. Poursuivant, à travers les siècles, les traces de l’inactivité littéraire qu’il appelle le syndrome de Bartleby, le narrateur évoque des écrivains tout à fait inconnus, des gratte-papier sans intérêt, des auteurs mineurs qui n’ont pas réussi à se faire remarquer ainsi que des hommes de lettres illustres qui ont choisi le silence au lieu de s’épanouir dans l’écriture. Quelles motivations ont poussé les écrivains – y compris ceux appréciés comme Rimbaud, Kafka, Salinger, Pynchon, sans oublier Melville lui-même – à renoncer à leur travail de création ? Les justifications de cette décision s’avèrent souvent identiques et banals : le traumatisme causé par des échecs subis, le manque d’imagination ou d’insipiration, la peur de ne pas formuler les pensées de manière exacte, la méfiance envers les capacités du langage, le sentiment de la vanité de la gloire ou tout simplement la décision de se consacrer davantage à la vie réelle que fictive. Parfois le silence est la seule réponse qui résulte sans aucun doute de l’impossibilité d’exprimer les espoirs, les hésitations et les déceptions d’un artiste, toutes ces émotions qui surgissent dans le processus de la création.

Le but du narrateur n’est pas, tout simplement, d’élaborer une encyclopédie de la Littérature Négative, mais plutôt d’essayer de trouver ses formes et comprendre ses origines pour saisir le phénomène qui constitue une face obscure mais pourtant inséparable du processus de la création. Généralement considérés comme preuves de l’incapacité voire de la paresse, le renoncement et le silence constituent un choix conscient, une conséquence des réflexions sur le sens et l’essence de la création. Pour chaque auteur, si mineur qu’il soit, l’écriture est, sinon une mission, au moins une activité publique qui vise non seulement à exprimer, mais surtout à communiquer avec des lecteurs. Or, « les mauvais livres sont un poison intellectuel qui détruit l’esprit » (Vila-Matas 2002 : 185). Mieux vaut donc se taire si l’on n’a rien à dire, plutôt que de contaminer la société du non-sens des mêmes clichés répétés sans cesse et de la graphomanie stylistique. La vraie littérature est celle qui « permet de sauver de l’oubli tout ce sur quoi le regard contemporain, de plus en plus immoral, prétend glisser dans l’indifférence absolue » (Vila-Matas 2002 : 41). Vision classique et positive, elle rejoint celle de nombreux grands écrivains, notamment Proust. Toutefois, parler c’est également « conclure un pacte avec le non-sens de l’existence » (Vila-Matas 2002 : 132) : c’est exprimer, refléter, traduire les émotions et les faits, sans forcément prétendre à en révéler la signification. Face à l’infinitude cosmique, l’écriture s’avère avoir des apories infranchissables : « Les mots n’ont absolument pas la moindre possibilité d’exprimer quoi que ce soit. À peine commençons-nous à verser nos pensées dans des mots et des phrases que tout est fichu » (Vila-Matas 2002 : 79). N’ayant pas le pouvoir de décrire la réalité, les mots provoquent la paralysie devant « la dimension d’absolu de toute création » (Vila-Matas 2002 : 29). Certes, l’écriture offre la possibilité de regards neufs sur le monde (Vila-Matas 2002 : 39), son insuffisance par rapport à la réalité est pourtant incontestable.

Empêchant la réalité futile de se dissoudre dans le flux du temps, la littérature constitue également une sorte de refuge pour ceux qui choisissent de se dissimuler dans l’irréel, lassés de la vie ordinaire. Par ailleurs, cette distanciation du monde réel devient une condition sine qua non du travail de création, l’artiste étant obligé de se priver de sa propre identité et de s’anéantir quasiment, car seule une dissolution du moi lui permet de saisir la réalité et la transformer en art. À travers ce sacrifice de soi-même, l’homme est capable d’accéder à la plénitude de la liberté et de transgresser ses limites : « […] savoir renoncer sans lamentation à la manifestation de ses propres dons est une vertu de haute aristocratie spirituelle qui, lorsqu’on s’y soumet sans même la draper du moindre mépris envers ses semblables, de dégoût de la vie ou d’indifférence à l’égard de l’art, acquiert alors quelque chose de divin […] » (Vila-Matas 2002 : 98). Exprimé dans le mouvement de la négation totale et absolue, l’anéantissement de l’artiste s’accomplit pour de bon dans l’esthétique moderne avec la célèbre « mort de l’auteur » proclamée par Barthes (Barthes 1984 : 61-67). De Mallarmé et Lautréamont, on observe ce processus d’une lente agonie où l’auteur, traditionnel principe producteur et explicateur du texte, cède successivement place au langage impersonnel et anonyme, incarnation de l’idéal littéraire. Puisque « [l’] art a la structure même du suicide » (Barthes 1972 : 55), l’auteur devient ainsi un martyr dont le renoncement, sorte d’ascèse visant sa disparition pour atteindre la perfection esthétique de l’œuvre pure, présente une dimension sacrale [2].

Ainsi, dans le contexte de la création, « Le non est merveilleux parce que c’est un centre vide, mais toujours fructueux. » (Vila-Matas 2002 : 186). Le narrateur souligne à maintes reprises que les textes non écrits ne sont point inexistants : abandonnés inachevés, à l’état d’ébauche ou dans la phase du projet, ils ont pourtant laissé des traces de leur présence non seulement dans l’esprit de leur créateur, mais aussi dans la sphère de l’art :

Ces livres fantômes, ces textes invisibles seraient ceux qui un beau jour viennent frapper à votre porte et qui, alors qu’on s’apprête à les recevoir, s’évanouissent sous le prétexte le plus futile ; à peine ouvre-t-on la porte qu’ils ne sont déjà plus là. Partis. C’était sûrement un grand livre, ce grand livre qu’on portait en soi, celui qu’on était réellement destiné à écrire, le livre, le livre qu’on ne pourra plus jamais écrire ni lire. Mais ce livre existe, que personne n’en doute, est comme en suspension dans l’histoire des Arts Négatifs (Vila-Matas 2002 : 143).

La même idée a été déjà avancée par Marcel Bénabou dans son livre à titre significatif Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres : « Les livres que je n’ai pas écrits, n’allez surtout pas croire, lecteur, qu’ils soient pur néant. Bien au contraire […] ils sont comme en suspens dans la littérature universelle » (Vila-Matas 2002 : 29, Bénabou 1986). Inaccessibles à jamais pour le lecteur, ces textes fantômes s’avèrent d’autant plus fascinants qu’il s’agit souvent de grands projets aux visées ambitieuses qui n’ont pas été réalisés, mais qui exercent sur la littérature une influence plus importante qu’un bon nombre de textes écrits et pourtant oubliés. À l’époque actuelle, ils constituent de plus en plus souvent une inspiration littéraire remarquable, pour ne citer que les exercices littéraires de l’Oulipo consistant à améliorer les textes classiques jugés « imperfectionnés », le texte de Pierre Bayard sur les œuvres ratées qui est un prolongement évident des activités oulipiennes (cf. Bayard 2000) ou encore la poétique de la perfectibilité de la littérature proposée par Fernando Pessoa (cf. Pessoa 2004). Qui plus est : comme le constate Marcos Eymar, « tous ces exemples de ce que l’on a appelé la littérature négative méritent d’être pris en compte – de même que la grammaire se doit d’étudier toute phrase potentiellement réelle – car ils constituent aussi des manifestations caractéristiques de la même faculté humaine qui produit les œuvres canonisées par la tradition » (Eymar 2005) [3]. Sans être tout simplement une production avortée des auteurs ratés, les textes ébauchés, inachevés ou imaginaires s’inscrivent, tout comme les chefs-d’œuvre, dans le cadre de la Littérature Universelle pour en constituer un aspect certes obscur, mais non moins important. Le refus d’écrire s’avère donc être, en quelque sorte, un acte créatif à un potentiel esthétique non négligeable, ce que suggère aussi la citation de La Bruyère placée en exergue par Vila-Matas : « La gloire ou le mérite de certains hommes consiste à bien écrire ; pour d’autres, cela consiste à ne pas écrire » (Vila-Matas 2002 : 9).

Retraçant l’historique du syndrome Bartleby dans la littérature, le narrateur remarque qu’il est surtout manifeste dans les temps actuels au point de constituer même « [une] maladie, [un] mal endémique des lettres contemporaines » (Vila-Matas 2002 : 12). En effet, cette tendance s’inscrit bien dans l’esthétique de l’époque moderne où la littérature est vécue comme une chute, pour reprendre la formule de Compagnon, et où le vrai écrivain est celui qui renonce à l’écriture, en préférant à l’œuvre imparfaite par définition la pure potentialité de la création. La référence au célèbre essai de Barth sur la littérature de l’épuisement s’impose dans ce contexte immédiatement (Barth 1977 : 70-83), d’autant plus qu’on retrouve dans Bartleby et compagnie des passages qui expriment quasi fidèlement les idées du critique américain : « tout est dit de ce qui était profond […]. Aujourd’hui, on ne peut plus que répéter, il ne reste que des détails infimes encore inexplorés » (Vila-Matas 2002 : 176). Or, contrairement à cette vision apocalyptique de la fin de la littérature, le narrateur présuppose que la crise peut favoriser son renouvellement dans une autre forme esthétique :

Je m’apprête donc à partir en promenade à travers le labyrinthe de la Négation, sur les sentiers de la plus troublante et la plus vertigineuse tentation des littératures contemporaines : une tentation d’où part le seul chemin encore ouvert à la création littéraire authentique ; la tentation de s’interroger sur ce qu’est l’écriture et de se demander où elle se trouve, et de rôder autour de son impossibilité, et de dire la vérité quant à la gravité – mais aussi quant au caractère on ne peut plus stimulant – du pronostic que l’on peut porter sur la littérature en cette fin de millénaire.

De la seule pulsion négative, du seul labyrinthe du Non surgira l’écriture à venir (Vila-Matas 2002 : 13).

Littérature de l’épuisement par excellence, la Littérature Négative n’est point une littérature épuisée. À travers les expériences du refus et de la négation, elle vise à s’affranchir de la tyrannie des conventions littéraires afin de ne pas reproduire par conformité les canons classiques, mais trouver des modes d’expression pertinents dans le contexte actuel, car « un texte, pour prétendre à la moindre légitimité, doit ouvrir des voies nouvelles et tenter de dire ce qui n’a pas encore été dit » (Vila-Matas 2002 : 39). L’illusion de la représentation s’étant définitivement évanouie au XXe siècle, la littérature (post)moderne refuse de refléter la vie réelle, toute consciente qu’elle soit de « la faillite de la parole et du naufrage du je dans le flux convulsif et indistinct des choses » (Vila-Matas 2002 : 114). Cette crise de la confiance envers la possibilité de l’expression littéraire et de la communication humaine en général atteint son apogée après le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale. Son langage mutilé par les blessures et les désastres qui s’avèrent indicibles, la littérature contemporaine abandonne successivement la réalité pour se focaliser davantage sur elle-même, choix esthétique dominant surtout dans le Nouveau Roman (cf. Glaudes 1999). Face à l’impuissance de fournir une représentation univoque du monde moderne, constatée notamment par Musil, Adorno et Bakhtine, la littérature cesse de véhiculer la « mythologie de l’universel » (Barthes, 1972 : 28). Exploitant le fragment, l’inachevé, l’échec − phénomènes méprisés par la conception traditionnelle de l’art harmonieux et parfait − elle se fonde sur la négation, le silence ou la destruction pour créer avec ces catégories ambivalentes l’esthétique du « degré zéro de l’écriture » (Barthes 1953).

En tant que livre sur la Littérature Négative, Bartleby et compagnie en est manifestement un exemple de plus : mi-roman, mi-essai critique présenté sous forme de « notes en bas de page, destinées à commenter un texte invisible » (Vila-Matas 2002 : 11). Assidûment numérotées, ces références constituent le seul corpus de ce roman sans texte, aussi bizarre que le sujet dont il traite, une sorte de projet de recherche inachevé. L’intrigue au sens classique du terme est quasi nulle et l’histoire personnelle du narrateur à peine est évoquée à travers quelques détails. Entièrement absorbé par son projet de recherche, le narrateur cesse toutes les activités ordinaires et s’éloigne progressivement du réel au point que son existence s’apparente à celle évoquée par Marguerite Duras : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Il n’y a pas de centre. Il n’y a pas de chemin, ni de ligne. Il y a de vastes espaces où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un mais ce n’est pas vrai, il n’y a personne » (Vila-Matas 2002 : 35). La solitude de la vie réelle est récompensée par une intense existence dans l’univers de la littérature où le narrateur n’échappe pourtant pas au chaos et au vide intellectuel, quasiment anéanti dans ce mouvement de recherche désordonnée, non soumise à un plan quelconque et dépourvue de conclusion. Bien que menée à la première personne, la narration ne ressemble donc qu’en apparence au récit autobiographique, c’est plutôt l’histoire de la non-existence du narrateur, du refus de la réalité inspiré, certes, par cette idée du renoncement qu’il étudie. À cette différence près que son renoncement aboutit, à travers l’écriture non littéraire au sens classique du terme, à créer un livre qui s’inscrit parfaitement dans le cadre de la littérature dont il traite.

Avec une structure tout à fait atypique pour son genre, le roman de Vila-Matas se présente comme un générique hybride où s’entremêlent des éléments de fiction et des réflexions théoriques sur l’acte d’écrire. Les annotations et les remarques du narrateur, fruit de ses multiples lectures, sont entrecoupées de citations et d’allusions au patrimoine littéraire, de commentaires critiques et de réflexions personnelles de gens de lettres ainsi que d’anecdotes sur des écrivains. Le récit avance en claudicant d’une digression à l’autre, il développe une idée pour la délaisser aussitôt et sombrer névrotiquement vers une réflexion toute différente, sa logique étant dictée par les associations libres du narrateur. Construit de notes numérotées et dépourvu d’idée qui pourrait lui assurer une structure logique, le récit disloque la linéarité romanesque traditionnelle et s’apparente à un rhizome qui s’étend sur toute la littérature, sur sa dimension temporelle et spatiale aussi bien que sur ses périphéries.

Cette forme kaléidoscopique du roman de Vila-Matas est tout à fait conforme à l’esthétique contemporaine de la discontinuité, fondée sur les notions d’hybridité, de fracture et d’inachèvement [4]. La technique de collage s’avère un choix idéal dans le contexte du projet entrepris par le narrateur. Tout d’abord, elle lui permet de sauver de l’oubli des fragments d’œuvres inconnues, des paroles d’auteurs négligés, des commentaires envolés de lecteurs et critiques, bref : elle empêche la disparition de ces débris de la littérature qui constituent l’héritage culturel au même point que le patrimoine canonique. Le travail consistant à assembler les miettes éparpillées dans l’histoire littéraire aboutit enfin à créer un nouveau tout, une œuvre originale et tout à fait contemporaine, en opposition à la conception classique de la beauté dont elle fait éclater les principes d’harmonie et de proportionnalité. Le roman de Vila-Matas se présente ainsi comme un gigantesque palimpseste (cf. Genette 1982), littérature par excellence au deuxième degré fondée sur l’idée du recyclage universel. Le procédé est, par ailleurs, poussé à l’extrême, car le narrateur récupère non seulement les textes et les paroles des autres, mais aussi l’idée même de son ouvrage qui s’avère ne point être originale, le sujet étant déjà exploité par plusieurs écrivains. Sans craindre d’être accusé de plagiat, le narrateur cite les titres des textes analogues de Robert Derain, auteur d’Éclipses littéraires, et de Jacques-Yves Jouannais qui a écrit Artistes sans œuvres. Or, l’existence du premier de ces textes est problématique et difficile à prouver, il s’agit en fait d’un exemple particulièrement intéressant de texte fantôme sur la Littérature Négative. Paradoxalement, Bartleby et compagnie repose sur le recyclage du vide et c’est là que réside l’originalité formelle de Vila-Matas : il répète ce qui a déjà été dit sur le non-dit.

Conformément à cette idée héritée de la Littérature Négative selon laquelle l’écrivain « est tout et n’est rien, […] dépourvu d’identité, […] continuellement en train de substituer ou de garnir des corps » (Vila-Matas 2002 : 120), le narrateur tente de s’effacer de son texte, ce renoncement à soi-même visant une communion directe avec des choses et l’accès à la plénitude de la connaissance. Tout comme les agraphiques et les ratés littéraires qu’il évoque, il s’abstient de s’exprimer et préfère céder la parole aux autres écrivains et critiques, en utilisant leur autorité pour prouver la véracité de son discours. Il manifeste ainsi son érudition, tout en restant fidèle aux principes de la littérature qu’il étudie et imite de manière plus que parfaite :

Je ne suis qu’une voix écrite, presque sans vie privée ni publique, je suis une voix qui lance des mots, des mots qui, fragment après fragment, énoncent la longue histoire de l’ombre de Bartleby planant sur les littératures contemporaines. […] Je les laisse dire, mes mots, mes mots qui ne sont pas de moi, moi, ce mot, ce mot qu’ils disent, mais qu’ils disent en vain. […] il n’y a que trois choses dans ma vie : l’impossibilité d’écrire, la possibilité de le faire, et la solitude, physique bien sûr, qui m’aide pour l’instant à tenir le coup (Vila-Matas 2002 : 65).

Adoptant un style de l’absence, le narrateur se démultiplie, se fragmente et se recompose dans les paroles des autres, en se plaçant au milieu du flux discursif sur la littérature et l’acte de création. Son écriture du silence s’inscrit bien dans l’esthétique de la littérature moderne qui « cherchant à être plus expressive, […] se met à se taire » (Motte, 2004 : 2). Neutre et transparente, l’écriture du narrateur s’approche également de l’idéal du langage pur dont Blanchot constate que « c’est vers l’absence absolue qu’il s’oriente, c’est le silence qu’il appelle » (Blanchot 1949 : 46).

Discours impossible sur le vide fait par un auteur absent, le texte de Vila-Matas renonce de manière ostentatoire à la notion traditionnelle de la représentation. Ce recueil d’histoires sur les écrivains non-écrivants est en même temps l’histoire du livre en train de s’écrire. En effet, le roman en question est par excellence autothématique et la Littérature en est le principal et l’unique protagoniste. Pourtant, il s’agit de la littérature qui n’existe pas mais qui reste à l’état virtuel, en constituant ainsi un champ non exploité et trop hâtivement négligé :

C’est ne rien affirmer du tout que d’affirmer qu’il y ait une littérature en soi. C’est courir après plus rapide que soi que courir après elle. C’est ne trouver que ce qui est déjà là – ou, pis encore, déjà se trouver au-delà de la littérature –, que de la trouver. Voilà pourquoi tout livre, en fin de compte, est à la poursuite de la non-littérature comme essence de ce qu’il recherche, de ce qu’il rêve passionnément de découvrir (Vila-Matas 2002 : 194).

Motif central du texte, la non-écriture constitue aussi sa principale catégorie esthétique, ce que constate le narrateur même : « De cet ensemble aussi l’on pourrait dire qu’il réunit tout ou du moins partie de la conscience d’une écriture qui, en s’exposant à son impossibilité, fait de cette exposition même sa question fondamentale » (Vila-Matas 2002 : 212). Par ailleurs, la structure disloquée du texte aussi bien que le mode d’expression adopté suggèrent la mort symbolique de l’auteur dont parlait Barthes. Bartleby et compagnie ne prétend pas être une œuvre terminée dont le lecteur devrait découvrir le vrai sens, c’est plutôt un texte qui s’apparente à « une galaxie de signifiants, non une structure de signifiés ; il n’a pas de commencement ; il est réversible ; on y accède par plusieurs entrées dont aucune ne peut être à coup sûr déclarée principale ; les codes qu’il mobilise se profilent à perte de vue, ils sont indécidables » (Barthes 1970 : 12). Sa lecture ne consiste point à chercher une interprétation correcte conforme à l’intention de l’auteur. Dans un commentaire, l’auteur avoue même que

ces notes n’ont pas d’essence, pas plus qu’il n’y a d’essence de la littérature, car l’essence de tout texte est précisément d’échapper à la moindre détermination essentielle, à la moindre affirmation vouée à le stabiliser ou à le réaliser. Comme dit Blanchot, l’essence de la littérature n’est jamais donnée, elle est toujours à trouver ou à réinventer. Tel est mon travail dans ces notes : trouver et réinventer, sans compter sur de quelconques règles du jeu en littérature (Vila-Matas 2002 : 194).

Tel semble aussi être l’enjeu de ce prétendu roman sous forme d’un essai critique qui se prête à des actes de lecture successifs visant à trouver et réinventer les significations textuelles. L’auteur qui choisit de s’éclipser, fidèle à la tradition des écrivains négatifs dont il parle, laisse au lecteur l’espace libre dans la sphère de l’imaginaire, en l’invitant à s’investir dans le texte qu’il lit. La lecture devient ainsi une réécriture du texte par le lecteur, ce que suggérait déjà Barthes, en proclamant la mort de l’auteur. Adoptée délibérément par l’écrivain, cette esthétique de la négation autorise et justifie même les pratiques littéraires très récentes, à savoir la théorie des textes possibles développée par certains écrivains, critiques et théoriciens, qui consiste à concevoir l’interprétation comme la production d’une variante du texte réel [5]. Par ailleurs, Vila-Matas avoue que, dans la littérature, c’est la lecture qui est l’essentiel :

On pourrait abandonner l’écriture
Devant les signes de lente combustion
De ce qui est grand, être
Son lecteur idéal,
Réflexif, vorace, amoureux des chefs-d’œuvre,
Est supérieur à celui qui essaie
De les répéter ou les éclipser,
Et devenir ainsi le meilleur lecteur du monde (Vila-Matas, 2002 : 190).

Roman sur les livres inexistants, Bartleby et compagnie n’est pourtant pas une simple encyclopédie de textes ratés : c’est en quelque sorte une histoire critique de la Littérature Négative qui existe sous forme de projets abandonnés, ouvrages inachevés, notes ou idées qui ne se sont jamais concrétisées. Le texte d’Enrique Vila-Matas remet en question une forme classique d’histoire littéraire. C’est en même temps une réflexion philosophique à la fois sur l’acte de création et la condition de la littérature en général, réflexion bien moderne qui s’appuie sur les notions fondamentales de l’esthétique contemporaine. Par sa forme atypique, le roman de Vila-Matas s’assimile autant que possible aux textes dont il traite : dépourvu presque entièrement d’intrigue, il s’anéantit progressivement pour devenir un roman invisible, un Texte Négatif, un exemple en plus de la littérature du silence. Or, comme le constate Barthes, « l’agraphie […], ce sabordage bouleversant de la Littérature, enseigne que, pour certains écrivains, le langage, première et dernière issue du mythe littéraire, recompose finalement ce qu’il prétendait fuir, qu’il n’y a pas d’écriture qui se soutienne révolutionnaire, et que tout silence de la forme n’échappe à l’imposture que par un mutisme complet » (Barthes, 1972 : 55). Érudit littéraire, Vila-Matas est sans aucun doute parfaitement conscient qu’avec son texte, il ne préfigure en aucun cas ce dernier Écrivain dont il croit entrevoir le reflet dans un lustre de cristal, cet auteur ultime avec qui le mot mourra à jamais, en donnant une fin définitive à la littérature. Tout au contraire : à travers l’esthétique de la négation et l’écriture du silence, Vila-Matas réussit à réaliser l’enjeu principal de la littérature qui consiste à sauver de l’oubli les débris du réel s’éclipsant dans le flux du temps. De plus, en accumulant dans son roman une pluralité de discours sur la littérature sous forme de notes dont l’ordre se prête à une déconstruction facile, il parvient à toucher ce langage mythique dont rêvait Mallarmé, langage non-linéaire donnant « le spectacle du mot simultané » (Vila-Matas 2002 : 70). Paradoxalement, le texte de Vila-Matas sur le phénomène du renoncement dans la littérature prouve que peut-être « écrire est sans importance, mais on ne peut pas faire autrement » (Vila-Matas 2002 : 38).


Bibliographie

  • BARTH, John, « The Literature of Exhaustion », dans BRADBURY, Malcolm (dir.), The Novel Today : Contemporary Writers on Modern Fiction, London, Fontana, 1977, p. 70-83.
  • BARTHES, Roland, S/Z, Paris, Seuil, 1970.
  • ___, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1972.
  • ___, « La mort de l’auteur », dans BARTHES, Roland, Essais critiques IV. Le bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, p. 61-67.
  • BAYARD, Pierre, Comment améliorer les œuvres ratées, Paris, Minuit, 2000.
  • BENABOU, Marcel, Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres, Paris, Hachette Littérature, 1986.
  • BLANCHOT, Maurice, La Part du feu, Paris, Gallimard, 1949.
  • COMPAGNON, Antoine, « Qu’est-ce qu’un auteur ? 10. La disparition élocutoire du poète », dans Fabula, [En ligne], http://www.fabula.org/compagnon/auteur10.php, Page consultée le 10 juillet 2010.
  • EYMAR, Marcos, « L’œuvre comme possibilité. Pour une approche comparée de la littérature négative », dans Revue Trans-, no 1, Décembre 2005 [En ligne], http://trans.univ-paris3.fr/spip.php?article35, Page consultée le 5 juillet 2010.
  • GENETTE, Gérard, Palimpsestes, Paris, Seuil, 1982.
  • GLAUDES, Pierre (dir.), La Représentation dans la littérature et les arts (Anthologie), Toulouse, Presses Universitaires de Toulouse-le-Mirail, 1999.
  • MOTTE DE LA, Anette, Au-delà du mot. Une « écriture du silence » dans la littérature française du vingtième siècle, Ars Rhetorica 14, 2004.
  • MELVILLE, Herman, Bartleby le scribe, Paris, Gallimard, 1996.
  • PESSOA, Fernando, Le Livre de l’intranquillité, Paris, Christian Bourgois, 2004.
  • Recherches en Esthétique : Le fragment, revue du CEREAP, no 14, 2008.
  • VILA-MATAS, Enrique, Bartleby et compagnie, Paris, Christian Bourgois éditeur, 2002.

[1] Évitant toute l’action par une constatation courtoise « I would prefer not to », le protagoniste de la nouvelle de Melville est devenu la figure symbolique du refus et du renoncement. Cf. Herman Melville, Bartleby le scribe, Paris, Gallimard, 1996.

[2] Cf. à ce titre l’explication de la notion d’auteur et son évolution par Antoine Compagnon dans « Qu’est-ce qu’un auteur ? 10. La disparition élocutoire du poète », article sous forme électronique paru sur le site Fabula, les références complètes sont indiquées dans la bibliographie.

[3] Eymar souligne le fait que sa thèse est inspirée par la théorie de la grammaire universelle de Chomsky. Cet article sous forme électronique est dépourvu de pagination.

[4] Cf. Recherches en Esthétique : Le fragment, revue du CEREAP, no 14, 2008.

[5] Cf. À ce titre les textes de Marc Escola, Sophie Rabau, Pierre Bayard, Fernando Pessoa et autres, bibliographie à consulter sur le site Fabula http://www.fabula.org/atelier.php?Textes_possibles